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demi-tour

Bientôt, au bitume et au béton se substitue l’herbe haute et sombre. Passé le remblai, on aperçoit cette construction improbable, éplorée. Une odeur poivrée vous prend à la gorge comme une grippe. Dans la pénombre, le bâtiment ressemble davantage à une tour d’échiquier qu’à une Babel aussi humble soit-elle. Les degrés s’élèvent dans une lumière blafarde sur trois niveaux. Trois arcs de cercle. Incomplets. Car bien vite on se rend compte qu’il s’agit d’une demi-tour. Derrière, on dirait le châssis d’une toile de peintre. Un décor de cinéma dans un nowhere land.

Bizarrement, faire le tour de cette demi-tour prend un temps infini. Les hautes herbes freinent l’avancée mais à peine. Il y a autre chose. Plus d’odeur poivrée mais une odeur de glycine suave, écoeurante, de fleur trop en fleur. La lune jusqu’alors cachée par les nuages dévoile une porte. Une porte grillagée, rouillée dans une confusion de végétation sauvage. La demi-tour dans le dos, comme un regard insistant et pesant. On avance cependant, sans peur excessive. Avec juste en soi la nécessité d’avancer. Comme dans un rêve. Oui, mais pas tout à fait. L’odeur n’atteindrait pas le rêve. Qui dit ça ? Résister contre l’envie de vérifier. On se retourne, la demi-tour est toujours là. Plus rose que blafarde. Quelque chose glisse dans l’herbe. Cette fois la peur me prend.

Faire demi-tour. Demi-tour. Une odeur de pin. Une touffe de poils s’engouffre dans les buissons. L’odeur de résineux – mais plus chimique – est de plus en plus forte. Quelque chose frôle mes jambes. Aussitôt une sensation de brûlure atroce sur la peau. Ça part du bas. Je n’ose regarder mais quand finalement je le fais, je découvre que le bas de mon corps a disparu. Quelque chose d’une couleur indéfinie se plaque sur mes cheveux, mon visage, je dispar…

– Finalement, tu l’as effacé ?

– Oui, ça gâchait tout !

– Ah  bon ?  Je trouvais que ton petit bonhomme valorisait ta tour justement !

– Non, il était inutile… et puis trop bavard… j’avais envie de peindre le silence…      Attention tu vas renverser la térébenthine !

 

 

Texte : Christine Zottele
Image : d’après un tableau de Matthieu Montchamp exposé à l’Artothèque Antonin Artaud, janvier-mars 2016 – expo collective « super goütte »