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reves

Il y a des dimanches après-midi qu’on consacre aux abandons. Fausses sorties flânées, verbe intransitif exemplaire, dans des paysages superposés, à mi-chemin entre ce qu’on est et ce qui passe et traverse. Rêveries. Le sommeil se propose et nous dispose en strates de collines embrassées aux nuances peu distinctes. On s’écroule sans lutter, un peu sous hypnose, un peu sous flemmose. On se repose. S’endormir en prétextant un devoir achevé, la sieste au mérite, acquise d’un rien de beau dissous dans une eau de vie lancinante. Brasser, boire d’un trait de pierres, lancées à la fronde pour le peu qu’elles saisissent encore quelques lumières. S’endormir avec ces effets flottants, pour aller d’un élément à un autre et le feu qui court avec soi sous la petite mort.

Résidence. Ce besoin de nid, de niche. D’être en rond, tête bêche avec ses os. Cercler ensuite le tout d’un fil force, une écriture barbelée, une écriture, galonnée parfois d’une douceur inattendue. Ou alors, pleine d’échardes. Parce que le temps veut ça, parce que le jour veut ça, parce que tout nous fait mal et surtout la laisse qui nous retient au monde.

Résidence. Une maison, un berceau de ciment, remparts de protection pour ne plus affronter les délires, les variations interminables du verbe faire. On a son quota de souffrances, de mains mises, d’oppressions simples, venues revenues. Comme on ne décontaminera pas un champ des radiations funestes. Ce sera pour une autre vie. On va disparaitre bien sûr. Et comme des idiots, on songe que ce n’est pas pour demain.

Les nodules de soucis qui font des chapelets sous le bras, des grains de souffrances sur les méridiens de la vie. Un chapelet invisible sur lequel se comptent, décomptent les obligations nerveuses. Nous sommes les tenanciers du boulier d’inquiétude. Déplacer les avantages et toujours des points neufs pour la mort. Mais dormir et rêver. Se livrer à l’oubli, à l’inconscience avec sa clarté d’esprit ordinaire, sa sagesse dominicale. S’étendre. C’est là l’effacement fou d’un peu d’espoir.

Puis soudain un sursaut. On revient du rêve, arraisonnement ou résonance, cet instant où on tombe littéralement du lit dans le quotidien. Ce genre de gamelle où la tête touche toujours le bord du trottoir. On sent cet éclatement des pupilles, le noir –ou le blanc- de la vie et qui rentre dedans par de nombreux fracas. L’obscurité, après les entailles d’un beau songe. On a dormi en couleurs, avec une image, un son, un artifice qui rassemblait si bien ses dispersions et ses fugues. On était de balade; on rentre.

Revenir comme ça de son rêve, se lever titubant, avec la perte de son centre d’appui sur le sol. Gravité dépecée. Et se sentir comme une ombre qui bouge en imitant l’eau des feuilles, frissonnante, instable, irréelle. Est-on vraiment revenu? Ou est-on délesté d’une part qui s’attarde là-bas, de l’autre côté de soi-même ?

Revenir un peu la laisse au cou, vers ce qui est obligé et ressentir ce besoin fort de la contemplation, de passer à un état passif du vivre. On aimerait demeurer là-bas. Mettre aux arrêts cette marche à la mort, reconquérir une âme inoffensive et déposer la femme « au cœur viril », l’inviter au grand repos, l’inertie pénétrée. S’abstraire de son corps.

À chaque tacon de route des contraventions de vent. Reprise de la bouche avec du fil et des troupeaux de hérons traversant la boutonnière, pour endormir leurs accrocs, œillets de voyageur avec des nœuds d’amarre. Se lever. L’autre pays  nous tient dans sa marche silencieuse. Un doigt blanc d’avoir sucé la lune fait la police dans les sens interdits. Imiter assez bien le coma à portée de nos lèvres. Embobiner le chemin du repos.  On est vivant, parait-il.

 

Texte : Anna Jouy