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suivre la main intérieure

C’est de l’eau, ou alors un morceau du fleuve, extrait de quelque vieille soucoupe. Des eaux sales, usées jusqu’à la corde et qu’il a jetées là sur la rame, brassées par un faisceau de martre ou de blaireau. Enfin…, j’imagine.

Peut-être garde-t-il ces jus dans des bocaux précieux, des tons, des nuances prisonnières et qu’il retient comme un ogre, ses enfants et ses cages. Peut-être est-ce de l’encre pure, une affaire noire venue de Chine ou du Mexique, du ventre de seiches magiciennes ? Je ne sais jamais rien pour de vrai, rien qui soit assuré, fixe, certain. Tout est de la même eau : ce que je crois savoir et ce que je crois voir. Qu’est-ce ? Et de quoi est-ce donc sorti? … Mystère.

L’intrigue débute là.

Est-il le seul à agir comme ça… ? Est-ce moi qui l’invente si particulier,-est-ce d’ailleurs si particulier- ?

Pourquoi, fixant ses murs, ses papiers, ses toiles, toujours je m’interroge: que me cache-t-il et que m’oblige-t-il à soulever et découvrir, de mon incompétente révolte ? Je suis comme un enfant qu’on fait trépigner en lui refusant son joujou, le pauvre, cherchant à saisir la main qui lui soustrait sa balle.

Tu dis, peintre, que tu recueilles les espèces en voie d’apparition ?…Et je songe en moi-même que tu les recouvres en fait, de pigments, de textures, de gestes frais et innocents, de voile et de pudeur. Et qu’alors, ils s’en trouvent si désirables, si importants, qu’il me devient urgent, qu’il m’est impératif même, de participer au secret.

Je t’imagine sachant, les reconnaitre ces signes de l’au-delà, comme pris dans des visions qui même te dépassent. Tu en as les intuitions, tu décryptes ces langages sans pouvoir ou vouloir me les traduire. Mais que sais-tu qui m’est si invisible, si illisible ? Tu fermes les yeux, tu laisses les signes entrer dans ta main, passer les frontières de ton corps, conduits par des canaux étranges, des détritus, des métaux, des racines, menés par une musique.. . Ils t’arrivent et t’envahissent.

Alors d’un geste, comme on marque une route, une piste, à la manière des Indiens, tu taloches ici et là, tu les pointes et me les désignes. Tu m’indiques juste, que là derrière, sous cet amas d’encre et de couleurs, un signe se tient et qu’il est bon pour moi d’ouvrir œil et âme. Tu es le peintre des revers, des envers. Là où les autres disent et affirment, toi, tu inspectes les dessous cachés d’une parole. Tu ne dis pas ceci est un message, non, tu le caches, le recouvres, juste un peu ou presque entièrement et j’entends alors qu’il va falloir que je découvre tout, de mes yeux, de mon attention et de cette intuition à laquelle je ne peux faire confiance et qui détient pourtant la certitude.

En regardant ta toile, je suis au guichet, à la serrure de l’extraordinaire. J’aimerais qu’il me soit révélé. Pourtant je ne saurai rien : le message, l’autre monde, se tient dans l’angle mort de tes toiles. Et plus mon regard cherche à écarter tes voiles, aller jusqu’au coude de la lumière … moins il se brise : on ne malaxe pas ce genre de rayon. Trop raide je suis.

Et puis revenu de ces zones inviolées, tu reprends le pinceau et sur de longs papyrus, tu développes des énigmes, rédiges le compte-rendu de ton voyage. Tu con-signes l’alphabet de l’impraticable mystère. Ce sont des alphabets serrés, des listes, des maillages insondables. Un autre usage des sons sans doute, une articulation qui dépasse la langue. Je cherche le code secret, l’algorithme de l’ailleurs. Mais rien ne se déclare sauf l’envie terrible et fracassante de connaître, tout en restant du monde des vivants. Et je sens bien, à chaque fois, que ce sera ma vie contre cette parole. Un sésame à payer du coût du souffle et de la respiration.

 

Texte : Anna Jouy , reprise de 6 août 2014
Image : Gabriel Lalonde, Québec, Canada :
Les gestes venus d’ailleurs
Suivre la main intérieure
Encre, graphite sur papier
Juillet 2014
Site de référence : http://www.gabriellalonde.blogspot.ca/