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La mort a sa carte de géographie. Elle fait une croix invisible sur le sol. C’est là qu’elle se tient et ouvre la porte, pour toi, seulement pour toi. Dans ta maison, sur la route, contre un platane… Elle attend. C’est l’endroit de ton dernier souffle, celui du départ.

Lui est mort dans sa demeure, dans un coin oublié depuis le temps. Il y avait une place à vivre, une place de fête, une place à table, une place dans le cœur…oui aussi dans le cœur, soit. Une place toute faite ou prête, un recel. Et désormais juste une niche, qui n’est plus que la place du mort. Alors il revient voir. Il marche pour comprendre sa disparition et mon oubli opaque.

Là, maintenant, j’entends, il frappe. C’est l’instant, toujours le même, où il réclame. Il réclame et il faut entendre. C’est son heure. Toujours à cet identique moment. Entre ces aiguilles du crépuscule, la cloche là-bas, et puis ce bruit ici dans la chambre, de plastique qui décroche dans la lampe, qui se détend ou se resserre sous l’effet de la nuit revenue. Revenant. Il frappe. C’est l’esprit de l’armoire, l’esprit du parquet lustré de ses savates. L’esprit cogne, et vif. Il craque encore, comme souvent, comme il aime à me faire peur, à me donner des fissures dans la tête. Comme il aime d’une lame de bruit, fendre ma peau, afin qu’y entrent la surprise, la crainte et l’envie pour toujours de le fuir!

Lui sonne ici le rappel, le battant du jaquemart. C’est dans ce boucan sourd et formidable qu’il s’est allongé. C’est là où il a cassé ses rotules et laissé à terre son énorme caillou, son menhir de souffrance. Avant. Il tape sur le tout-venant pour marquer son heure, commémorer. Un son, un craquement, et la place du mort, radicale et définitive semble à nouveau s’ouvrir. J’ignore où.

Petite! Une croix sur le sol a-t-on dit, toute circonscrite, tant qu’on pourrait la marquer de craie, comme on détoure les cadavres de la vie et qu’on les enlève au pochoir. Un corps, qu’on trace, d’un trait-tiré à découper. «Veuillez utiliser vos ciseaux pour extraire la vignette. Le mort gît dedans. Veuillez le prélever et le mettre de côté» Il me demande de faire un trou plus net, plus proprement. Le vide qu’il laisse est bien trop indéfinissable. Il me dit d’en mieux marquer le tour, de redéfinir un peu sa forme et puis d’y aller sèchement d’un geste sûr, d’une découpe ferme.

Et donc, il sort encore. Pour faire quelques retouches à ces nuits pourries qu’il me fait. Il vaque, cherchant l’endroit, l’endroit parfait où s’affaler à nouveau et réussir là sa dissipation dans le format des pierres. Il cherche exactement le métrage, le carré d’art où il va être définitif. Je le vois tester les coins de fenêtres, les créneaux de divans, les chaises farandoles traînant ses charentaises défoncées. Je le vois humer, grogner, flairer l’endroit où finir équestre, grand piédestal. Il prend son temps. Il faut élégamment choisir le lieu du souvenir, celui qu’on va imposer, dresser. Quelque part dans la maison.

Sa canne arpente. Les chaussettes lissent, les jambes flageolent. Il avance. Il tient dans sa main sa carte au trésor. Une image de sa femme, une lettre d’amour, je ne sais pas. Il regarde, il suit les mots qu’elle a laissés, comme des indicateurs. Il cherche son île, quelque part ici, là où il devra bien entendu cesser de tourniquer. Il n’est pas encore certain de planter les sardines de sa tente éternelle dans cet espace. Il envisage. Il compte les cent pas avant de bâtir Rome et tend face au ciel le cadastre de sa fin. Il cherche. Il y pense. L’homme marche ainsi, il piétine, il lèche les blessures de son pas. Tant il doit tirer pattes et hanches rebelles. Tant il est mou et flasque, tant il n’y a que l’os et le manteau de gras pour le tirer d’un coin de chambre à un autre coin de ciel. Il erre.

Je le suis. Peut-être je suis lui? C’est que la camarde cherche une place depuis des jours, des nuits inquiètes. L’attente a débuté. Où veut-elle que je présente mon titre de transport, franchisse la porte et fasse le mort, à la place du mort?

Texte : Anna Jouy