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Jours trembles

Tremblements d’êtres
Aux aguets de toutes les frontières
Nous sommes
Toujours à l’orée d’elles.
Quelque chose de nous veille,
Qu’il faut aimer.
A l’inverse il se pourrait
Que tout se compartimente, cimente
Dans l’indifférence puis,
En une seule seconde,
Chavire dans la haine.

Nous sommes les veilleurs des seuils
Ils nous habillent de leur moire.
Il nous est demandé
De dévêtir parfois notre regard.
De suspendre le temps
Avant qu’il ne nous sombre.
Avant que nous ne puissions voir
Qu’une noirceur.
Celle-là même qui ombre et lumière
Ici un visage
Ici un geste
Une ligne de tirs
Un noir qui se confonde avec l’extrême banalité,
Qui a un autre nom : la mort.

Ainsi chaque seuil est un acte d’éternité
Si nous prenons la peine de le franchir.

Par exemple :

Je te frôle
Je te souris
Tu t’en vas dans l’autre pièce.

Ou :

Je te frôle
Je te souris
Tu me prends.

Ainsi la seconde du frôlement
Le sas, l’orée des possibles
– Peut-être est-ce la gueule de l’enfer! –,
Sombrera dans l’oubli
Ou dans la passion.
Amour ! comble
Ce qui veut s’achever de nous.

Par exemple:

Repasser à l’écoute des Lieder
De Schubert,
Ce n’est plus repasser.

An den Mond,
C’est imaginer les êtres qu’on aime
Se mouvoir au travers du tissu
Que l’on rend souple, étale.
C’est apprécier combien ces êtres
Sont là proches de nous
Ou un peu plus loin, mais là,
Dans la vie incarnée sous le textile,
Emplie de leurs plis que défroisse la caresse.
C’est penser que l’on va, dans quelques heures,
Ecouter, écrire la poésie,
La voix à l’oeuvre pour ouvrir
La voie.

Repasser : c’est me dire :

Si un jour je repassais pour toi
Tes habits de tous les jours,
J’aurais envie de toi
De ta peau parfumée
A travers le tissu que je n’ose opprimer.
A travers tous les mots que je veux libérer,
Là, juste sous tes lèvres fleuries.
J’apercevrais ton corps et ta bouche alanguis
Les vagues feraient comme de la vapeur
Une brume d’avant midi chuinte à mes oreilles
Le frôlement d’une aile qui cherche son écaille
Je me ferais soleil pour caresser cet or,
Dorure de coton de ton dos qui s’endort.

Tremblements de jours où les seuils se succèdent
Et jouent dans leur invisible lumière.
Dans la chair des promesses.
Dans la chair de la nuit
Où le moindre des gestes
A sa portée
Sur les papiers peints de la prière.
Et où la ligne de veille se vit et s’écrit
Dans le pouvoir majestueux qui nous est donné
De le porter aux nues, et aux frontières.

Mon regard vers la mer
Toujours a des regrets impénétrables.

 

Texte   : Martine Cros
Dessin : Martine Cros, d’après Le Caravage, un détail du tableau « Les musiciens », 1595