Mots-clefs

Feu

Il ne faisait pas particulièrement froid, mais René aimait bien le petit déplacement d’air chaud et cette lumière orangée que lui procurait le feu de la cheminée. Un peu aussi l’odeur du bois et de ses fumées.

Appuyée sur l’un des murs de la pièce, celle qui lui faisait face en occupait pour ainsi dire la totalité. C’était une de ces immenses cheminées telle qu’on peut en voir dans les anciennes demeures campagnardes, autrefois propriété de quelque petit noble de province.

Deux bancs en pierre sur chaque côté, à l’intérieur même de l’âtre, permettaient à plusieurs personnes de se tenir, au chaud, tout près du foyer. Bien sur, il était rare qu’on donne au feu lui-même beaucoup d’ampleur. Uniquement au moment de l’allumer, lorsque, avec du petit fagot, et des branches bien sèches, on y faisait une grande flambée, de façon à obtenir suffisamment de braises pour que des bûches de tailles moyennes, une fois posées bien au centre, s’y embrasent spontanément.

Pour lors, René face à la flamme, regardait deux bûches croisées l’une sur l’autre se consumer tout en donnant dans leur partie la plus chaude, une petite zone de flammes hésitantes qui disparaissaient de temps à autre au gré des caprices de tout ce petit monde si complexe qui favorise, étire, bouscule ou étend, le feu.

Bientôt, il eut envie de plus de chaleur, de plus de lumière. Il voulut que cette zone où les couleurs dansaient s’étende, se développe. Que les petites langues qui léchaient le bois se redressent, et se rassemblent en une flamme plus consistante. Que celle-ci  bondisse joyeusement, qu’elle chante en éclats.

René se disait, à juste titre, qu’il était bon, de temps à autre pour éliminer les traces de suie, bistres et calamine, tant dans le foyer que dans le conduit, de faire donner à la flamme sa pleine puissance, quitte à provoquer un petit feu de cheminée. N’était-ce pas ainsi que les anciens pratiquaient, pour faire disparaître tout qui ce dans ces lieux d’amoncellement des fumées, résistait au ramonage le plus énergique.

Ainsi, peu à peu, René se mit à charger de plus en plus sa cheminée.

Il aimait l’entendre chanter. Parfois en émettant des sons proches du ronflement d’un dormeur repus, et de temps à autre sous la forme de petits sifflement, si discret qu’une fois éteint on croyait les avoir rêvés.

Le feu occupait maintenant la moitié du foyer. René avait été faire une énorme provision de bois au dehors, sous l’appentis, de façon à ne plus avoir à se déplacer de toute la soirée. Il faisait une chaleur de fournil, mais plus la température du foyer augmentait, et plus René sentait le froid caresser, pétrir la partie du dos qu’il n’avait pas réussi à blottir contre le dossier de son fauteuil. Aussi, même s’il transpirait abondamment, son corps exigeait plus de chaleur.

Grisé par cet avant-goût de l’enfer, cet excès dont il était conscient, mais qui exigeait de lui un excès supplémentaire, René était au cœur des flammes.

A présent, même les bûches – d’énormes quartiers de chêne – posée sur les deux bancs de pierres, s’étaient embrasées et avec elle, toute la réserve de bois que René y avait disposé. Les yeux pleins de ce rouge destructeur il contemplait, fasciné, les tourbillons de flamme qui blanchissait les dernières traces de suie sur le manteau de la cheminée.

Mais bientôt, René sentit que le grand corps mouvant était sur le point de se contracter. Il n’avait plus de bois coupé à lui donner, et dehors, la nuit aurait été  bien trop froide, au contact de son corps brûlant, pour qu’il aille chercher de nouvelles provisions de carburant.

Sans réfléchir, il se leva, et jeta devant lui le fauteuil en bois de teck sur lequel il était assis jusqu’alors. Immédiatement, à l’endroit où il avait lancé son siège, le feu regagna de la vigueur et Renée percevant cette réaction comme un appel, commença à donner à la flamme, tous les objets en bois qui se trouvaient dans la pièce. A chaque fois, la bouche de lumière qu’il nourrissait, s’agitait d’un mouvement vif. Il lui semblait même alors qu’elle le saluait par une révérence, qu’elle le remerciait.

La dernière latte du plancher avait disparue, mais désormais Renée n’avait plus à s’inquiéter, la flamme ne mourrait pas de faim. Elle était en effet parvenue à sortir de sa prison, sa langue avait léché les planches et les poutres du plafond et désormais, elle y avait planté ses crocs. Dans les yeux de René une folle joie s’était allumée. Oui, il en était à présent persuadé, c’était pour cet instant, pour cette mission que sa vie prenait à présent un sens. Le feu ! l’être primordial de ce monde, lui René, devait le nourrir, donner de l’ampleur à ce grand corps beau et lumineux qui à lui seul justifiait l’existence de toute la création.

Le front brûlant, couvert de sueur, René se réveilla.

6 Heures son réveil s’était mis en route. A la radio, une rediffusion proposait la présentation d’un livre.

« … D’où vient, surtout que nous ayons l’impression croissante de vivre piégés au sein d’une entreprise fatale, ‘’Mondialisée’’, ‘’globalisée’’, si puissante qu’il serait vain de la mettre en question, futile de l’analyser, absurde de s’y opposer ?

D’où vient que nous ne réagissions pas au lieu de céder, même d’acquiescer en permanence, tétanisés, comme piégés, dans un étau ? »*

René posa la main sur son réveil, en vain. Il appuya successivement sur tous les boutons qui se trouvaient sur le dessus de l’appareil. Rien ne se produisait.

« Il serait temps de nous éveiller, de constater que nous ne vivons pas sous l’empire d’une fatalité »

Il se mit à taper dessus avec son poing. De temps à autre le son se coupait, mais toujours la voix finissait par revenir.

«  … on pourrait dire maniaque … jeu sans obstacle du profit…

Obsession de voir la planète … livré à une pulsion … devenue, l’élément unique, souverain, … prêt à tous les ravages »

René se leva de son lit, et, redevenu parfaitement calme, tira violemment sur le câble d’alimentation du radio-réveil.

La voix cessa enfin.

Texte : Luc Comeau-Montasse

_________________________

*
Une étrange dictature
De Viviane Forrester (Auteur)
Publié par fayard