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Caño Cristales, el río de colores, en La Macarena Meta

Quelqu’un, ce matin me dira quelque chose de beau, une phrase entière ou alors une ébauche, je m’y attends, je guette. Je me suis postée, là où il faut, aux portes de l’attente. J’ai mis ma belle robe, coiffée mes jeunes cheveux, au cou la chaîne en or de toute ma jeunesse et d’une pierre venue des étoiles. Je suis parfumée. Tous mes sens sont en alertes. Je peux attendre longtemps. Je veux attendre, longtemps. Je veux trier le temps, les paroles, le bruit. Quelque chose de beau risque de m’échapper, de couler entre les fleuves du vacarme. Il faut veiller. La garde est précieuse, elle est l’antichambre de la merveille. Il n’y a rien qui ne puisse advenir sans que je sois là, me montrant en plein désir. Et je veux que le beau s’arrête et se laisse saisir, qu’il me remarque sur la rive, qu’il voit que je me suis apprêtée pour lui. Que j’ai fait au mieux pour ce qu’il est, lui parfait, beau. J’attends.

Quelqu’un ce matin va me dire quelque chose de nécessaire. Je suis en attente, sur le quai-vie, chaque jour. J’ai faim de ce nécessaire. Mon corps réclame, mes dents raclent l’attente. Ce sont mes griffes de parole, de quête impérieuse. Attifée de mes cages, de mes pièges, de mes leurres. Je guette le passage des silures, des poissons-chats, de l’écrevisse monopince. Je fouille les herbes lisses de la rivière, je lisse les chevelures du courant. Une carpe, je crois, dort entre les vases. Elle est pour moi. J’ai mes bottes, mes cuissardes hautes. Mes mains sont rouges, ma peau est bleuie du froid qui couve les poissons. L’eau n’est pas douce. Elle plisse ma chair; mes doigts sont des pays de ravins et de gerçures. Je ne quitte pas la rive. Je reste aux aguets, une vigie solide, la rage au ventre. La faim, oui la faim encore…

Quelqu’un ce matin me dira quelque chose. J’attends. Je peux attendre. J’ai appris, je suis rôdée à l’attente. C’est la chose que je fais le mieux. J’ai la patience aiguisée, laminée, acier trempé. Une patience dure, aux crocs serrées. Je connais les formes de la boue, les nuances qu’elle prend maintenant, cette manière qu’elle a de cloquer parfois quand elle veut me cacher un crapaud, un têtard, une anguille grasse et malsaine. Je vois; la boue épaisse coule encore. Dessous s’échappe la rivière, qu’on me voile de terre, de déchets, de pourriture. Je suis au bord. Dans mes mains, la toile d’un tamis, l’héritage d’un orpailleur mort, cendré comme un héron par une marée de monstres. J’attends, j’attends toujours. J’ai oublié quoi. Le fleuve des jours glisse plus lave que torrent, il épaissit, il cloaque. Je ne sais ce qu’il me faut retirer de dessous ces purins. Le lisier cache-t-il des perles, des cristaux perdus et qu’en ferais-je? Je suis toujours en garde. Ma robe est fanée, mes jambes couvertes de racines. Je garde donc le caniveau qui passe.

Quelqu’un, ce matin a dit, je détourne ma tête. Qu’importe l’eau qui roule ou rampe. Qu’importe sa couleur de sol qui se dérobe, de ciel sale. Qu’importent ses épaisseurs, l’étouffement des eaux. J’entends derrière moi quelqu’un qui dit, qui me parle. D’une voix interdite, d’une voix hésitante, d’une voix blanche… «Qu’attends-tu? La vie n’est-elle pas derrière toi ?»

J’ai fixé l’eau. Dedans la vie, je pensais qu’il y avait quelque chose de beau. Mais c’était la vie, la vie seule qu’il fallait prendre?

 

Texte: Anna Jouy