Tags

enfant dans la foule

Obscurité persillée d’éclats d’hiver. La neige en tas qui s’amoncellent, des vagues solides contre la route. Nous franchissons la Mer Blanche… Cet exode pour se rassembler, peuple de la divine nuit.

Je porte ce manteau neuf ou cette écharpe… Je porte le cadeau, l’un d’entre eux. Je me dis que je n’ai pas sommeil. Je n’ai pas sommeil. La collégiale est une vasque de cire. De flammes. De l’énorme lumière. Elle est pleine et tant de gens jamais vus, dames en fourrure, chignons enrubannés, hommes raides et riches et loin derrière, ce peuple gris des fins de mois de décembre. Le plus gris, le plus triste. On chante. C’est le fonds de l’enfance, la berceuse où je vais me lover.

Noël de bise, Noël de froid
Sur la vitre un lin de givre
J’ai dans le cœur de vieux frimas
Et des oiseaux dans le grand livre
Du chant d’hiver et du verglas
Ce sont les vents de décembre
Les vents des cœurs de cendre
Tout se défait et tout s’en va
C’est une saison comme ça
Ô mon enfant si doux tu vois
J’ai de la place pour toi

Petite, serrée, disparue, au raz des dalles. Qui sont mes parents à cette heure où je ne les ai jamais connus? Qui sont-ils, eux qui se tiennent ainsi, ma mère si pieuse, mon père cet homme sévère qui semble s’ennuyer tout à coup, comme moi. Soudain, les voilà étrangers, d’un hémisphère inconnu où ils ne m’appartiennent plus, ne me seront jamais révélés. Je me tiens accroupie sur le bois des génuflexions, dans une dimension qui fait d’eux des piliers gigantesques, élevés dans cette église où se fondent leurs murmures dans les orgues des autres.

Mon regard frôle les sacs suspendus et puis, plus bas, les godasses qui sont mon horizon. Et l’intrigue se noue au plus simple des lacets.

Noël de flamme, Noël de bois
Ma triste cour pays de neige
Met dans ma main un temps si dur
Et le labour du long cortège
Des lendemains brûlant l’obscur
Ce sont les feux de décembre
Les feux des cœurs chauds et tendres
Tout s’apaise entre nos bras
C’est une saison comme ça
Ô mon enfant si doux tu vois
J’ai de la place pour toi

Noël dans cette boule de voyante, d’étoffes et de cuir, dans ces poils de bête où je devine l’agrément du confort et du rêve. Je ne saisis rien d’autre, que ce tour de la main, l’étendue de mon bras. Plus haut, je ne peux l’atteindre, plus bas, c’est juste à imaginer… Peut-être y a-t-il encore des découvertes dans le secret monde des dessous de prie-Dieu? M’allonger ou alors pencher encore la tête, tout est permis si je ne fais pas de bruit. Ma mère ne songe qu’à cet Enfant qu’elle vénère, mon père lutte contre un démon logé dans sa mâchoire. Je peux sans autre me risquer à cette acrobate curiosité.

Les dalles sont enfichées de milliers de guiboles, une foison, une assemblée ahurissante de mystères’

Noël béni, Noël de joie
Silence pur d’une chapelle
Au fond du cœur mille bougies
allument l’Étoile éternelle

Fascination. Des pieds au kilomètre, de la cheville, du frac noir, gris, rayé. Des œdèmes, des boursoufflures, des tanins d’usage, des usures tannées… La perception offerte alors, puissante, onirique et inquiétante de cette armée de croyants suivant le ballet de la messe. Debout, à genoux, assis… Je reste sage. Je supplie à ma façon que cette étrangeté m’engage à sa suite. Je crois en un dieu très secret vers lequel tout ce monde marche. Il va se passer quelque chose. Bien sûr. Et cette odeur d’encens et les échos du chant de Noël, ces voix hautes, lointaines, déformées par l’ampleur du ciel au-dessus d’elles, au-dessus de moi…

Je ne sais si j’ose fermer les yeux. Je me souviens peut-être de ces injonctions passées, quand j’étais un ange à la Fête-Dieu. « Si tu ouvres les yeux quand le Seigneur passe, tu monteras au ciel d’un seul coup »… Trop jeune pour le vol quand même. Ici, m’endormir serait peut-être manquer le navire en partance de la messe de minuit ?

Je tourne la tête. Et là-bas, très loin me semble-t-il, loin et pourtant, perçant les hallebardes de tibias fidèles, le visage doux et rieur d’un autre couché, un autre petiot, qui me fixe et m’accroche. Âmes amies.

La lune tombe sans faire de bruit
Ce sont les anges de décembre
Les anges blancs d’un soir d’enfant
Tout s’illumine et interpelle
C’est une saison comme ça
Ô mon enfant si doux tu vois
J’ai de la place pour toi

Texte : Anna Jouy
reprise de 14 décembre 2014