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La Frileuse

Cher ami,

Il y a ce sujet commun entre tous, les météorologies. Pluie, orage, ciel et cieux divers. Il est temps. Parlons du temps si tu le veux bien. C’est le thème, l’arrière- fond de la vie, un écran de soleil ou de fumée. Une sorte de pays supérieur, l’azur, les nuages et cet astre qui sera rouge demain, ou pour toi il y a quelques jours déjà, après la réception de mon message, cette éclipsée lune de sang. Parler du chaud, des jours tempérés ou du froid qui arrive… Je reconnais au temps, – het weer diras-tu-, des vertus essentielles. C’est le bain commun, la détrempe universelle, ce quelque chose qui fait que nous levons la tête, un peu et que souvent, ce sont nos identiques fumées, ce besoin finalement d’une fraternité d’insectes, d’abeilles ou de papillons que nous espérons trouver en la mettant au menu journalier de nos conversations. Il fait quel temps chez toi?

C’est une époque de froid, d’effroi je sais, aussi. Mais le froid est pour moi bien plus que ces mois d’automne ou d’hiver, ces dessous verts acides de la pluie, ces inconséquences de saison. Il y a cet autre froid, là, qui me veille et qui m’habille dès le matin, au sortir du rêve. Le froid, dans lequel je me glisse et qui se tient entre ma peau et le monde, une couche réelle où se perdent les calories de mon vivre. Une zone tampon, le froid de l’être que je suis et qui manifeste comme ça les déficiences énergétiques de la chair, de la tête, du cœur peut-être, sûrement même. Je suis un vrai glaçon. J’enfile le Nord comme n’importe quel vêtement, une sorte de tremblement, de grelottement non maîtrisable que j’invite sur la peau, directement dessus, le sparadrap de cramine, bourrelé de poils dressés et de dents qui claquent. Je suis debout vêtue de froid. De gelure, de glaciation. La fricasse qui accompagne comme une nuance supplémentaire mes ensembles de coton ou de laine.

On dit que je suis frileuse. Mais est-ce vraiment mon corps qui ne sait réguler les combustions intérieures pour lutter contre les mauvaises températures, les coups de gel, la fraîcheur simple? Ou est-ce une infortune personnelle qui me rend inapte à me réchauffer? Ou encore, suis-je une mécanique économe, petit brûleur à calcination lente? Je garde le froid comme on ne se disperse pas, comme on n’échappe pas, ni ne se dissipe ou s’enfuit. Je garde le froid, désignant de ma chair de poule, de l’incommode feutrage de l’épiderme et du transis, mon état permanent de frissons. J’ai froid et je passe mon temps à faire tout ce que d’autres font mais en y ajoutant, comme en toile de fond, l’obligation de me trouver du feu. Je travaille mais, en dessous, sous l’écran de veille, la bécane intérieure cherche la chaleur, une occupation sous-jacente inconsciente et nécessaire. Des milliers de puces, de codages, de liens, de connexions veulent débusquer pour moi les flammes d’un bien-être.

Il y a ce froid-là, le vrai, qui me mord de l’aube au soir et qui me tient coincée entre des couches, des foulards, des survêtements en sus. Affronter le jour en serrant contre moi mes jaquettes, en resserrant le col, ou en emmaillotant mon cœur dans un damart plus douillet. Mais je demeure pourtant tellement en-dessous des Celsius de mes passions! C’est peut-être pour cette distance entre le feu dedans et les moraines dehors, peut-être pour ce filage impossible entre deux excès, que le corps présent se voit contraint de manifester sans cesse son inaptitude, en brouillant ma perception météorologique, me le rendant frigorifié insupportable.

Et puis cet autre froid, qui est celui qui préserve pourtant. Qui met à l’abri,quelque temps du moins, ces choses qui nourrissent, ces choses qui alimentent. Ce grand froid aussi qui entreprend les corps et les rend soudain à des états de pierre tandis que dans une glacière chrysalide, la mort leur forge des ailes de mouches ou de fantômes.

J’ai peut-être froid de muer, de n’être encore parvenue à quasi rien de l’imago de mon être? Je vise quelque définition parfaite, le pur archétype aimable, ma belle mesure lépidoptère. Voler léger de couleurs en parfums.

Peut-être ainsi, suis-je si décidée, si inconsciemment décidée, à ne pas me consumer sans parvenir à ce but-là, que je maintiens partout autour de moi un pays envahi de gel et de banquise? J’ai froid, congelée, loin de la vie, loin de la mort, en attendant un devenir qui me convienne? Mais ai-je le temps, de tijd, diras-tu, de tijd…

Texte : Anna Jouy
Image : L’Hiver (La Frileuse) de Jean-Antoine Houdon, 1783. Musée Fabre de Montpellier
Musique : Henry Purcell (1659 -1695) : Le Génie du Froid . Cet air tiré de l’opéra King Arthur contribua à le faire connaître du grand public. Frisonnez * avec le roi Arthur pendant ses aventures avec la mauvaise infirmière , pour vous réchauffer quand il est sauvé par la tendre infirmière (version hilarante.. étonnante et terriblement iconoclaste, duration vidéo 8 minutes).
* « What power art thou, Who from below, Hast made me rise, Unwillingly and slow, From beds of everlasting snow! See’st thou not how stiff, And wondrous old, Far unfit to bear the bitter cold. I can scarcely move, Or draw my breath, I can scarcely move, Or draw my breath. Let me, let me, Let me, let me, Freeze again… Let me, let me, Freeze again to death!»
Et si vous avez l’envie, suivez par la version d’Andreas Scholl avec l’orchestre de l’Opéra de Berlin qui aboie merveilleusement (sur Youtube).