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Lievre variable au printemps

Parfois il faut bien avouer que je ne suis pas et que je ne suis pas, non plus. Il y a des verbes dans lesquels il est difficile de se localiser.

Devant, derrière, ici ou alors… Je tourne, détourne la tête. Je me cherche. Ebouriffures.

Il y a des jours entiers où il serait bon que je me trouve, que je m’immobilise. Contre un mur, dans une encoignure de porte. Là où il y aurait une résistance, un cran d’arrêt. Un barbelé ou des bras, une guérite humaine. Ou mieux que quelque chose me trouve, ce qui serait absolument délicieux. Une fonction Iphone, Google chose, une application radar et satellite qui fouinerait sous les jupes de dame la Terre et me déterrerait.

Je me cherche et cette enquête est un long prolongement du corridor à la rue, de l’allée à la ville entière. J’irais au bout du monde que je n’y serais pas encore. Certains disent que tout cela est course interminable. Le monde a t-il une fin ? Ivre tel qu’il est j’ai peur que non… Une éternité toute ronde et bouclée. Je suis ce que je suis et la planète est achevée.

C’est une angoisse que tu ne peux peut-être pas comprendre car elle nait dans la tête, comme un petit pois sous les matelas de l’aube, une balle de neige dure et si dure qu’elle roule et amasse mon duvet blanc aussi et mes plumes et tous les manteaux de ma mémoire. Je porte désormais en moi, un glacier tout entier, jusqu’à ne plus distinguer qui est qui, de lui ou de moi et si j’y suis encore.

J’ai dans mon crâne une telle banquise, un monde que rien ne fera fondre si ce n’est un feu inextinguible. Où as-tu mis tes allumettes ? On devrait enflammer, tu ne crois pas, une bougie ou deux pour réussir cet exploit ?

C’est comme ça maintenant. Le grain de folie que j’abritais n’existe plus. C’est lui tout entier qui me loge et m’entoure. Je suis dans une cosse énorme, un petit être qui dérange et fait mal à l’Univers. Un point qui empêche de dormir qui presse dans le dos du grand Sommeil et perfore le Rêve, d’une interrogation dont il n’a pas encore la formule. C’est moi, cette poussière, le streptocoque illisible qui fait monter la fièvre et je grossis et deviens forte et puissante, un délire qui use le tranquille repos du monde… Oui, j’enfle à nouveau et je prends désormais toute la place. Je deviens comme ça le centre du Tout. Si grande, si vaste désormais, que lui, le péquin le fretin Cosmos, je l’ai perdu dans le lit de mes soucis, un rien à peine qui me dérange.

Je ne sais pas qui je suis, parcelle infime ou reine de la vie. Je ne cesse de retourner mon esprit comme une doublure, et puis ma doublure jusqu’à la veste, et je recommence, cycle de fortune et d’infortune où je me devance, me rattrape et puis m’étiole et me referme jusqu’à la graine.

Ces jours, je fripe et froisse mon visage. C’est une perspective étrange que d’enfiler le costume du rien qui arrive. Je me dis que Dieu change à nouveau ses gants.

Tu sais bien, on me dit cyclothimique. Est-ce un autre nom pour dire humain variable, comme le lièvre et la perdrix ?

Texte :  Anna Jouy
Photo : Christophe Doucet