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Collier rouge

Cher ami,

Je suis sur ma terrasse. Un temps superbe, dirais-tu… Oui, la campagne en automne. Sais-tu, le collier du pommier est cassé, ses perles rouges à terre! On dirait un message codé, radio Londres. Le poulet est dans le four ; je répète le poulet … Les sanglots longs vont débarquer bientôt oui, c’est bel et bien prévu. Et donc l’arbre de la connaissance, juste là dans le pré, perd ses rubis.

Ma mère avait une parure qu’elle brisait elle aussi régulièrement, pour me distraire sans doute. Le plancher en dévorait une partie des fruits, entre les interstices, les lames dissociées en fanons gourmands.

Elle ne portait ce collier que dans certaines circonstances, verroterie de gala. Un choix de billes roses enfermant un iris brunâtre, une sorte d’algue ondoyante. Une intrigue pour moi que cet ensemble de regards ajustés ainsi sur sa poitrine. Je pense maintenant que mon rapport à la vie, attrait et répugnance, je l’expérimentais déjà avec ce bijou, car il avait quelque chose qui me faisait peur et m’étonnait. Jamais su s’il était beau ou non, s’il valait la peine qu’il fallait prendre pour le reconstituer, ses rangs ayant rétréci au fil des ans jusqu’au solitaire et radin ras de cou, sans la moindre rivière. Mais ce qui m’interrogeait était, je crois, surtout de ne pas comprendre en quoi il avait été élu parure officielle de ma mère. Je restais fascinée mais aussi perturbée par le problème parce que certaine déjà de ne jamais parvenir à le résoudre, ne sachant par quelle porte, on entre dans le sens que l’on donne aux choses. Cela me laissait l’exacte sensation que me laissent certains moments de la vie, comme ce jour où il fait beau, où l’air est splendide et où je redoute à l’avance sa cassure. Je devinais déjà son bris et ce pressentiment de parade inutile, ce savoir instinctif de vanité et pourtant me rendant compte que l’on pouvait tenir à ça, s’en vanter, s’en revêtir et le garder comme l’essentielle fioriture pour sortir dans le monde, comme ma mère le faisait. Gamine, je me pendais volontiers à son miroir. De fois en fois remonté, ce bijou me serrait plus fort au cou. Le mystère de la vie approché par les bas-côtés de l’enfance…

Je me souviens parfaitement de cette vieille impression qui est la même encore que j’éprouve maintenant en contemplant mon arbre. Le pommier joue toujours avec la femme. Je remplis mes poches, du bruit que ça fait, Newton balise, un peu de mort avec, le tomber mou des fruits dans l’herbe. Enterrement de classe à terre. Il a cassé son joujou, le noël du verger. Et si j’ajoute que toutes mes pommes ont des yeux, elles aussi et une vie dedans qui ondule, tu comprendras que le chemin que je viens de prendre, du passé vers le présent, est assez logique en somme.

Le pommier est lourd, pommes que je ne saurai pas manger toutes, qui chutent et se perdent dans la mousse. Beauté merveilleuse de l’arbre qui donne, incapacité de tout avoir et prendre… Le monde est comme ça n’est-ce pas ? Généreux et insaisissable. Mais tu sais aussi ce que c’est pour les filles que de perdre leurs effets !

L’arbre, -ce pont de pluie, d’amour et d’abeilles-, jette ses fruits, je ne sais pas l’accueillir. Il éclate, il érupte et je vois ces planètes, rondes et rouges, pendues dans l’univers, qui me sont offertes et dont je ne sais rien faire. L’arbre me donne son monde, je le regarde et passe. Je devrais me coucher dessous, le laisser me perforer et me sulfater de sa plénitude éclose et chargée.

Il fait bon. Peut-être quand tu me liras, cela n’existera plus. Un coup d’éponge et le bleu de ce ciel sera effacé. En général ces farces de pastelliste se passent la nuit. On quitte une journée et sans le savoir le décor est changé. On est ailleurs, dans une grisaille monumentale ou au bord d’une mer verte et confuse. Il fait beau. Je regarde le verger et la haie, que tu connais un peu. C’est l’automne. Les perles de verre de ma mère tombent et roulent. Je suis accroupie dans mes souvenirs, le tablier bordé de nostalgie ouvert qui se remplit une pomme, une perle, une pomme… Saison des instants fragiles, d’une grande beauté, d’une lumière parfaite, d’une douceur exemplaire. En être totalement éprise et heureuse et en même temps si triste. La vanité des choses et la même question toujours.

Là-bas, chez toi, c’est l’eau qui perle… Peut-être ta mère portait-elle des bijoux en écume ? Des volutes, qui épaississaient jusqu’à l’Equinoxe des grandes marées et toi sur un voilier, ramenant le filet de ses bêtises ?

Texte: Anna Jouy
Peinture : “Femme dans un collier rouge” par Amedeo Modigliani 1918