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Cher ami,

Je me rappelle avoir un corps. Un étrange corps, étranger souvent. Il n’est pas grand. Pas trop lourd, pas spécialement racé. Je fais partie de ces engeances de montagne, qui ne dansent pas vraiment mais qui grimpent, qui cadencent les montées, qui font de même des descentes. Un pas qu’on dit de la boille* par chez nous. Ce n’est pas que j’aime spécialement les côtes et les troupeaux non plus mais je suis issue de cette sorte, de ces corps noueux, de ces gens qui ont des anatomies sans grâce mais efficientes. Et donc ma chair est conforme à l’usage local, même si quelque Jenisch voyageuse apatride de Bohème a «grainé» mon ADN d’un semblant d’espace et de liberté. J’ai un corps qui ressemble au paysage et rassemble des élégances vraiment secrètes, infimes, le détail qui tue dirait-on aujourd’hui, si secrètes d’ailleurs qu’elles échappent le plus souvent à mon propre regard, c’est dire. J’ai un corps, découverte que j’essaie le plus souvent d’abstraire de ma conscience en me disant que tant qu’il ne réclame rien, je suis libre dans ma tête. Même s’iI me revient par le plaisir, par le désir, et donc par des instant où je ne voudrais pour rien au monde ne pas l’avoir et le vivre, compagnon magique d’exploits indéchiffrables de bonheurs et de satiété. Même s’il me revient aussi par le mal que je peux me faire, par les crampes, les maux de tête, le ventre qui balbutie des refus indistincts et qu’il m’impose alors des présences que je voudrais ne pas avoir à subir, comme des visites indésirables dont on se dit quand partiront-elles et me rendront-elles à moi-même?

Ce fut longtemps mon idée, une tête qui pense, qui dissèque, qui apprécie ou autorise. Un corps qui nourrit la tête, là pour apporter à cette machine formidable le sang, les nutriments, les apports des sens… Le grand cerveau au-dessus, ce qui fait de ce corps l’esclave de ses passions, de ses désirs, de ses réflexions. Détaché, ce crâne!

Mais voilà…Je change d’avis. Je t’imagine ponctuant ta lecture d’un ouf! Enfin! Oui, mais après tout je me donne l’excuse d’avoir une sorte de vide sanitaire autour de mon être m’empêchant de le ressentir car c’est de frictions à l’autre qu’on se perçoit existant. Et la vie est bien au-delà de la cage de Faraday dans laquelle je suis le plus souvent. Tu connais mes incompétences sociales.

Nous eûmes mon corps, mon esprit et moi une sorte de conférence au sommet, les états généraux de la santé, faudrait-il dire? Nous dûmes nous écouter. Trinité des Bermudes d’alpage et des sargasses de coteaux. Un moment où poser sur la table les principes de l’entente cordiale, puisque l’âge oblige à des remises en questions. Je convins avec moi-même, que des marasmes de la tête la chair avait mal et que des maux dits l’esprit s’étouffait.

Il faut marcher. Il n’y a pas d’autre choix. Sans l’entraînement dynamo du pas, l’esprit s’éteint. Pas la moindre petite lueur pour faire ampoule, la paralysie des lumières, le black-out du cerveau. Ce n’est pas mon idée, mais une de ces brillances de Nietzsche et j’adhère à ce principe: à bonnes foulées, le meilleur déroulement de la pensée. Je me suis donc remise pour éviter l’extinction totale des feux à une marche un peu sérieuse et j’espère tirer de cet entraînement plus intensif la capacité de faire un peu de courant pour l’intérieur de la tête.

Quand je monte sur mon vélo d’appartement, que je progresse avec énergie dans l’immobile, je sens tout de même que la cadence des jambes offre un battement de vie aux particules neuronales. Quand je sors pour faire les quelques pas nécessaires à me dérouiller, c’est aussi une dérouillée de tête. Pas de quoi passer à des ampères de génie mais parfois le soubresaut du déclic ou de l’interrupteur. Les plombs sautent rarement, c’est du jus stable, de l’électricité faible mais continue.

Je m’agite donc je pense. Je ne suis encore qu’un léger tremblement de lumière, le retour des fluides s’annonce plus ardu que prévu mais j’active les accus. Je reviendrai.

  • boille terme roman qui désigne un récipient en métal avec couvercle servant au transport du lait. Le pas de la boille est une expression signifiant un pas sûr mais lent.

Texte  : Anna Jouy
Image : Électricité , Gérard Scheuer, Oberpallen, Luxembourg