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Nodules

Dans la ville il y a une maison
Dans la maison il y a un jardin
Dans le jardin il y a un chien
Dans le chien il y a un cœur
Dans son cœur il y a l’amour
D’une petite fille qui se tait

Dans la maison il y a une chambre
Dans la chambre il y a un lit
Dans le lit il y a un oreiller
Dans l’oreiller il y a le carnet
D’une petite fille qui se tait

Dans le jardin il y a des fleurs
Dans les fleurs il y a des abeilles
Dans les abeilles il y a les paroles
D’une petite fille qui se tait

Dans la petite fille il y a la ville
La maison le jardin le chien les fleurs
La chambre les mots
D’une petite fille qui se tait

Dans la ville il y a un appartement
Dans l’appartement il y a un bureau
Dans le bureau il y a une femme
Dans la femme il y a une petite fille
Une petite fille qui se tait
Dans sa bouche bourdonnent les abeilles
Elles piquent ses joues
Elles font des nœuds avec les non-dits
Dans la femme il y a des nodules de mots tu(é)s
Des boules de feu qui font voler en éclats
Les vitres des fenêtres toujours fermées
De la maison muette

Son regard se détourna en croisant la seringue de métal sur le plateau, parmi la douzaine d’instruments étincelants. Cela ne ferait pas plus mal qu’un dard, n’est-ce pas ? Un dard de frelon fiché dans la joue. Le chirurgien dit en riant qu’il était temps qu’elle arrête de se ronger de l’intérieur. Sans comprendre, elle rit avec lui. Puis tout se passa très vite, compresses fourrées dans la bouche, piqûre d’abeille, triturations, tube de succion – ces assonnances et ces allitérations : on se croirait presque dans un poème.

Elle entendit « scalpel », elle entendit « tu vois le muscle là, tu dois couper juste au-dessus, mais quand même bien à la base, il faut partir de la base », et elle opina dans sa tête : c’est toujours de la base que ça provient, de ce corps-là, et ce sur quoi il repose, l’origine, cette inconnue, l’origine de l’écriture. Elle imagina l’adjoint du chirurgien ratant son coup et lui sectionnant un ou plusieurs muscles, ceux de l’élocution, de l’expression faciale, du sourire.

Elle entendit « ça saigne profusément, je ne vois plus ce que je fais, succion s’il te plaît ». Elle frémit en se souvenant des longs couloirs gris et vides de l’Hôtel-Dieu, cet hôpital lyonnais où, à l’âge de six ou sept ans, son père l’avait amenée pour qu’on lui enlève une boule dans le palais. Elle ne se souvient pas avoir crié, mais elle sait qu’elle l’a fait, parce que le chirurgien, le visage suant de colère, lui avait soufflé, comme on envoie un soufflet sur la joue, « mais tu vas arrêter de hurler et de pleurer à la fin ? » Elle se débattait aussi, il avait fallu la sangler, puis l’endormir à l’éther.

Ensuite – était-ce le jour-même ou le lendemain ? – son père l’avait conduite au supermarché de la ville de banlieue où ils vivaient, pour lui acheter un cadeau. Il lui dit qu’elle pouvait choisir n’importe quel jouet du rayon. Elle, qui d’habitude avait toujours pour consigne de ne prendre que « le plus petit le moins cher parce que tu as trois petits frères », embarrassée, ne sut pas. Il prit pour elle un véhicule pour enfants, et elle traversa le supermarché en le chevauchant timidement, avant d’en passer les portes coulissantes. Un camion avec une remorque ? Une locomotive avec des wagons ? Impossible de s’en souvenir, même si la couleur éclaire l’absence : jaune d’œuf.

Le chirurgien lui demanda si ça allait, lui dit que ça irait, qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète à cause de la biopsie. Elle répondit que ce n’était pas la biopsie qui l’angoissait, mais juste quelques mauvais souvenirs d’une chirurgie buccale subie quand elle était enfant, et peut-être une autre aussi, en Angleterre, à l’âge adulte, mais celle-là, elle ne s’en rappelle pas du tout, on lui a raconté. L’infirmière lui conseilla de décroiser les jambes, de desserrer ses mains, de respirer normalement, « n’oubliez pas de respirer, mais gardez les dents bien serrées, n’ouvrez surtout pas la bouche ». Continuer à la fermer, roulée en boule. Qu’y avait-il à dire de toute façon ?

À cette question, elle découvre ce qu’ont refoulé ces boules qui ont poussé dans sa bouche cousue, sous son palais et à l’intérieur de sa joue : les creux et les pleins d’autrefois, qui entravent la parole. La joue n’est-elle pas considérée comme révélatrice des troubles intérieurs ? Intérieures et antérieures, ces histoires qui explosaient dans la famille, ce passé charrié d’une génération à l’autre, puis balayé sous le tapis de peau de son visage rouge de gifles et nu de baisers. Nodules de mots tu(é)s qui pulsent comme des cœurs en désaccord, taches en relief, fanaux fatigués, se nourrissant de dureté sous la joue pourtant douce, encore, si vous saviez.

Joue c’est jouer aussi, ou pas assez, ou jamais, et aujourd’hui ces boules pour rien, qui ne roulent ni ne rebondissent, ces nœuds où la parole s’échoue, s’étrangle, et qu’il lui arrive de mordre quelquefois, exprès, ou pas. Quand ils recousirent ses pensées, elle craignit que le fil ne fût noir. Il était blanc. Le sang le maquillerait peut-être. Quelle différence cela faisait après tout ? Puisqu’il tomberait au bout de quelques semaines, le fil de ses pensées, dont les nœuds sont faits.

Tomber hors d’un trou ou dans un trou, ne rien pouvoir en dire, ressasser ce non-dit jusqu’à sa matérialisation tumorale, se faire enlever un morceau de joue, et avec un peu de chance, se retrouver avec une cicatrice en forme d’étoile ou de cristal de glace, qui scintillerait en secret dans la nuit blessée de la bouche contrainte au désert. « Mais le plus beau dans mon terrier c’est son silence, bien sûr il est trompeur » (Kafka). Attendre lèvres ouvertes que tout cela donne les phrases dont on a besoin pour vivre.

Texte et image : Sabine Huynh, Tel Aviv, 30/06/2015