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Arbre

Arbre, me mettre dans ta peau, arbre, sous l’écorce, dans l’aubier du temps…

  • J’ai grandi lentement, avec une patience sereine. Je me suis dit que j’avais les siècles avec moi, que j’étais des essences qui durent, qui montent, qui se déploient et que l’éternité n’avait aucune mesure, aucun sable. J’étais né pour toujours.

Arbre, me mettre là, dans ta peau, m’y glisser, écouter…

  • Ecouter la terre dessous moi et l’air dessus moi ? Ecouter bruire le bois que je suis devenu ? Raide sans marche, sans autre déplacement que celui des révolutions de la Terre. Moi, fixant là-haut un accroc d’étoile qui vole ? Ma cime rivetée, radar pointé vers l’autre monde ? Je suis une éruption verte, un geyser végétal, la crête iroquoise du jardin.

Arbre, me mettre là, immobile, appliquée, te sentir…

  • Dans le trafic incessant de l’insecte, dans l’envahissement des fourmis véhicules, des chenilles autobus, des quatre x quatre capricornes ? Sentir ce qui se passe autour, écorce capiton et dans mon dos, le canal, le pipeline de sève qui monte et descend, charriant des montagnes d’eau, poussées avec force là-haut jusqu’au sommet lointain. géant, la cime frêle qui vient de naitre ? Chercher à percevoir où est la pompe, le cœur pulsionnaire ? Je suis un réa vivant en perpétuelle drague.

Me mettre là, dans ta peau, arbre. Tes saisons tendues aux points cardinaux des éléments…

  • La danse est mon contrat avec le vent. Je gesticule, je plie, je courbe large. Mes bras multiples s’ouvrent, Shiva des ramures. Et je respire au rythme des toupies de l’air. Je suis un corps ouvert écarquillé de branches et de mains. Je suis l’offrande chorégraphe. Et il n’y a entre le ciel et moi, rien, rien qui m’empêche de voir ton Dieu dans les yeux. Personne n’arrête mon regard. Personne ne dérange mon désert. Je pirouette sur le glacier céleste. Je suis le derviche assis de l’ombre.

Me mettre là, dans ta peau, arbre. Droit, autant de hauteur que de profondeur, et les mystères de ton ancrage…

  • Veux-tu tenir, croupé, le sol à pleines brassée de racines ? Enserrer entre de longs nœuds de cheveux l’humus ? Le tenir, le travailler, le broyer finement, après chaque tombée d’automne ? Nourrir la croûte terrestre de tes feuillages, l’engraisser d’un noir fort de pourrissement ? Je rends au sol son quota de richesses. Je fais fruits. Je suis le passeur, l’usurier du prospère, libre échangiste du capital vert. Ma fortune se fait de se défaire.

Me mettre là, dans ta peau, arbre. Ta fraicheur, la magie des chimies de tes feuilles…

  • Dévorer les carbones, reconstruire les nuées, dresser la pluie, guidance de gouttes d’un terre à ciel d’orage ou de tempête ? Traduire le langage du nuage, de l’eau, en ruissellement de sons qui claquent, la langue des perles et des piercings d’anges ? Décoder les messages des fluides ? Je les fais hurler sais-tu, les fais rager, raconter la colère et parfois, ces bruines qui font des larmes sur ton propre visage.

Me mettre là, dans ta peau, arbre. Cette chaleur qui monte et marque au fer la nuit dans laquelle je suis perdue…

  • Dans le feu, je me tords, je crie, m’entends-tu… ? Des fibres de ma chair à l’exploit de mon âge, je ne suis que le passager vacillant de tes flammes. Vois-tu mes années, mes jours, mes heures, mes pensées, s’étioler dans l’âtre éphémère. Vois-tu comme d’une hache, d’une scie, se dissipe ma longue patience de vivant. Je brûle mais ta mort est dedans. Je t’entraine dans le sarcophage de mon tronc, entre les planches craquantes de ta fin.

 

Je suis déjà dans ta peau, arbre, mon arbre. Mes pieds écorchent le sol car je dois vivre plein champ et labour sans fin, je suis d’un coin de terre. Mes jambes sont couvertes des vermines qui alourdissent mon pas. Mon ventre fait ses enfants, pondeurs et nichées, j’y vois même parfois des oiseaux. Mes poumons sont de verdures et de branchies. Et là-haut, là-haut, tu le sais comme moi, arbre, mon arbre, ma pensée tisse un fil droit comme une comète, l’autre bout du dieu.

Texte et photo : Anna Jouy