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Librairie

… « Il pensa à feu sa mère. Ils s’adoraient jusqu’à l’arrivée de sa première petite amie. Il avait vingt-deux ans. Désormais, c’était la guerre entre eux. Elle ne supportait pas de voir une autre femme à ses côtés.

Elle n’était pas venue à son mariage, elle n’était pas venue admirer son premier petit-enfant. Son pauvre père non plus. Et, juste avant de descendre dans la démence, elle, à l’âge de quatre-vingt-cinq, lui à ses cinquante-sept, elle, la grand-mère de ses premiers trois enfants,  frappa pour la dernière fois à sa porte. Une tasse de thé en main, elle se pencha vers lui, le regarda attentivement dans les yeux, et dit: “Ta fleur s’est éteinte”. Derniers mots de sa mère à lui adressés.

C’est beaucoup plus tard qu’il lut “Vipère au poing” et “La mort du petit cheval” d’Hervé Bazin. De ce dernier livre, il garde affectueusement une édition originale avec dédicace de l’auteur qui rajouta, en encre verte, les mots : “ou la résurrection du chevalier”.

L’abandon de sa mère et le manque d’une sœur, même de tantes, l’ont marqué toute sa vie. Dans chaque femme qui lui adressait la parole par un mot doux il cherchait à combler l’abandon et le manque. Le plus souvent en vain. Personnage tragi-comique. » 

Brunjes pose son stylo, se lève pour aller faire une promenade. Il aime Lyon, sa ville adoptive. En sortant de la maison, il se souvient du Sancerre rouge et du Bourgueil que son amie lui a conseillés et décide de prendre la rue Émile Zola et de passer par la Maison Malleval, à dix minutes de son appartement. Oui, il aime Lyon, son centre et ses environs. L’atmosphère. Mais il n’est pas un promeneur naturel. Il s’arrête rarement pour admirer une fleur, un oiseau ou une ancienne façade. Un but lui donne des ailes, il se promène toujours trop vite.

Armé de deux bouteilles provenant de leur grande cave, il continue sa route vers la place des Célestins. Il fait beau. Il s’assied sur un banc parmi les mères et les baby-sitters avec leurs enfants. Un garçon joue avec un petit voilier sur l’eau devant le théâtre.

L’ennui. Mais il ne veut pas encore rentrer. Il décide alors de descendre vers le Rhône pour regarder les bateaux. Il passe le théâtre des Célestins par la gauche, comme d’habitude, et se dirige vers le bistrot : L’Acteur. Devant l’excellent bouchon lyonnais, regardant au loin la rivière, son regard est frappé par une devanture rouge, de l’autre côté de la rue.
Sur la vitre :

Livres anciens
“LE PASSÉ SIMPLE”
propr. Caroline Caplan

Dans la vitrine, une grande variété de livres. Devant, sur le trottoir, un bac avec d’anciens livres de poche aux couvertures illustrées. Brunjes ressent un bref vertige quand il appuie la main sur le bec-de-cane. La porte est entr’ouverte, il y trébuche. En son for intérieur défilent des pensées.

Dans l’arrière-boutique, dans la pénombre, comme dans une cave, sous une seule lumière, se trouve une toute petite femme aux boucles blondes. Elle lit, concentrée, en mangeant une pomme. Quand elle entend le bruit doux de ses pas, elle lève des yeux bleus aussi lumineux que des petits projecteurs. Elle saute en l’air et émet des bruits un peu rauques.

– Et tu m’apprendras tout … lire, traire les vaches, chanter sur les apaches, tu vas me veiller et me faire oublier les heures tristes. Le ciel deviendra bleu, je veux danser autour d’un feu pendant la soirée et puis dormir sous la Voie lactée. J’ai grignoté trop longtemps les racines des pissenlits, pleuré trop de nuits. Les jours, j’ai trop joué avec les grizzlies et les petites souris. J’en ai assez!

La grotte est  pleine de livres. Sur les murs, sur les meubles, sur le sol. Des livres partout. Et d’autres phrases arrivent.

 – T’apprendre à lire ?
– Oui. Il faut que tu m’enseignes à nouveau la lecture.
– Ces livres sont mes amis, mais je manque de temps pour m’occuper d’eux. Trop occupée avec la vente. Des livres arrivent de plus en plus, je peux les faire tomber en secouant les arbres. Il en tombe beaucoup plus que je ne peux en vendre.

Brunjes se ressaisit.

“Bonjour monsieur”, dit la voix mélodieuse à la Hildegard Knef. La voix appartient à une toute petite femme, pull noir à col roulé sur pantalon gris. Un blouson en cuir brun est pendu sur le dos de sa chaise.

Il y a des livres tout le long des murs. Au milieu du magasin une longue table, pleine de livres. Au fond de la boutique, son bureau et une table de travail en désordre . Un ordinateur, bien évidemment. À droite, une porte fermée. Au dos de la libraire, sur une des étagères, le buste d’une jeune femme avec un livre ouvert entre les mains. Elle a des boucles, comme la libraire.

La libraire finit sa pomme.

“Mon déjeuner”, dit-elle.

Texte et photo : Jan Doets