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French junior high students follow a geography lesson taught with a digital touch blackboard at the Rene Cassin school in Tourette Levens, near Nice

Qui sont les Thénardier ?
– Un couple qui tient une hébergerie (lieu où l’on héberge des voyageurs et des enfants) – réponse d’une élève de 4e à un questionnaire sur Les Misérables de Hugo –

N’entre pas qui veut dans l’hébergerie. Et pas n’importe comment. On n’entre pas sur la pointe des pieds dans l’hébergerie mais avec des rires et des voix haut perchées pour chasser les dernières bribes de rêves de la nuit quittée à peine. Il faut mesurer moins d’un mètre cinquante pour avoir le droit d’y pénétrer. Les grandes jambes aux yeux fatigués restent à l’extérieur des grilles qui se referment sans état d’âme à 8 h 30. Seules quelques grandes jambes privilégiées et sans danger sont autorisées à accompagner les enfants dans leur deuxième maison. Ce sont elles aussi qui doivent les aider à s’élever, à devenir eux aussi de grandes jambes bien pensantes et qui marchent sur le chemin qu’elles auront choisi. Les grandes jambes n’ayant pas une logique toujours très logique ne sont pas appelées « éleveurs » mais « maîtres » ou « maîtresses ». Ça ne nous dérange pas et ça leur fait plaisir alors nous les appelons ainsi. L’hébergerie est divisée en plusieurs pièces, appelées salles de classe, abritant chacune une division de 25 élèves à peu près. Chacun d’entre nous se dirige vers sa salle et s’installe. Pas besoin de consulter le tableau des métiers, nous savons tous ce que nous avons à faire.

Je suis le « distributeur » : je distribue un message destiné aux grandes jambes pour les informer de l’absence de cantine demain (grève). Nous sortons nos affaires et commençons le rappel de tout ce qu’on a fait en grammaire depuis le début de l’année. Nos doigts se lèvent, nos corps se déplacent au tableau blanc, nos mains tracent le schéma de la phrase, nous phrasons sans problème maintenant. La maîtresse nous admire, cela se voit dans ses yeux et s’entend dans ses paroles. Nous l’aimons bien, jamais nous ne la rabaissons par des remarques désobligeantes. Pourtant elle pose beaucoup de questions comme si elle avait tout oublié… Nous lui répondons toujours. La mémoire retrouvée, elle nous apprend les métiers des adjectifs : attribut ou épithète. Nous cherchons des exemples sur l’ardoise. Nouvelle chorégraphie : lever de doigts, lever de chaises, levée de boucliers quand la maîtresse annonce qu’on n’aura pas le temps de faire bibliothèque et informatique ce matin. Le temps passe trop vite et l’on doit absolument faire le conseil. Nous sommes des enfants responsables alors nous baissons les boucliers.

À l’ordre du jour, nous devons régler le problème du financement de la sortie à La Ciotat et du sentier sous-marin. Si l’on prend tout ce qui reste de la coopérative il ne reste plus rien et l’on a prévu aussi une sortie de vélo à Ansouis avec un arrêt à l’Art Glacier (prévoir 110 euros pour déguster ces merveilleuses compositions de crème glacée artisanale). Après un vote à main levée, nous sommes tous d’accord pour vendre des gâteaux et faire participer les parents. Zoé, aujourd’hui présidente du conseil, rappelle qu’avant la récré, il faut ouvrir la boîte. Depuis un mois, elle déborde de papiers sur lesquels on a écrit nos remarques et suggestions : « Arrêter de faire entrer les fils de maîtresses avant que ça sonne », « faire informatique plus souvent », « acheter des fleurs pour le jardin », « séparer Mathieu et Fiona »…

Après la récréation, nous formons des petits groupes pour représenter le système solaire sur une feuille A3. Depuis l’éclipse, nous observons le mouvement du soleil en dessinant à des moments différents l’ombre portée d’un poteau dans la cour, par exemple. J’appartiens à un groupe très calé sur la question. Nous dessinons la ceinture d’astéroïdes entre Mars et Jupiter. Quand nous passons au tableau pour expliquer notre travail je vois des soleils dans les yeux de Camille quand c’est moi qui parle. Je rougis et commence à bafouiller. La maîtresse me sauve la mise en nous demandant d’accrocher nos panneaux à gauche du tableau blanc car elle va nous faire visionner un documentaire  « C’est pas sorcier » sur le sujet. Nous prenons des notes pour affiner notre travail. Je jette un œil à la prof du collège d’à côté qui prend elle aussi des notes. Apparemment, elle a beaucoup de choses à apprendre… Elle est chargée de la liaison CM2-6e et n’arrête pas de bavarder avec notre maîtresse. Elle ne nous dérange pas mais nous nous posons des questions : avons-nous fait entrer le loup dans l’hébergerie ? Fait-elle partie de ceux qui infantilisent nos grands frères ou grandes sœurs qui ressemblent de plus en plus à ces grandes jambes aux yeux fatigués du matin ? Il paraît qu’au collège, on n’a pas le droit de se lever sans permission même pour aller jeter un mouchoir en papier. Il paraît aussi que si l’on chante en cours –même pas fort – on est collé. Pas au plafond ni avec de la colle Uhu mais tout de même ! On verra bien…

Pour l’instant, nous vivons avec bonheur notre dernière année dans l’hébergerie où nous n’avons connu que très peu de Thénardier. Il y a bien des petits soucis : on nous vole souvent les fleurs ou les herbes aromatiques que nous faisons pousser dans le jardin. Les seules ombres au tableau sont celles du poteau qu’on dessine à différents moments de la journée. Nous poussons comme l’herbe à travers les fissures du goudron. Bien sûr, notre corps grandit. Nos jambes poussent trop vite l’enfance hors de nous. Alors pour en garder un peu, nous jouons avec les mots (nous savons très bien que les grandes jambes s’appellent des adultes), je crois que c’est l’enfance de l’art… Nous avons un projet d’avenir avec Camille : je serai receleur d’ombres et elle sera joueuse de joie. Ainsi, l’équilibre régnera dans notre maison.

Texte : Christine Zottele