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pour coaques l'enfant moutardier

Ce fut l’émerveillement du jeune apprenti d’Antoine-Sébastien Durand en voyant assemblés les derniers objets sortis de l’imagination, de l’art de son maître.

Ce fut la satisfaction de l’orfèvre, sa fierté, et l’accord joyeux de la commanditaire.

Ce fut le soin du domestique les plaçant pour la première fois sur la table d’un souper.

C’était là, dans le bruissement des conversations, de la vaisselle, des tissus, du vent dans les arbres du parc, sur la nappe, encadrant un surtout en argent échevelé, les deux minuscules enfants poussant leurs brouettes de moutarde.

Ce serait la conscience s’éveillant dans un petit corps, l’effarement d’être si petit en voyant s’approcher une gigantesque main, et l’effroi de se sentir paralysé.

Ce serait cette sensation d’une peau morte, rigide, comme une armure luisante qui pesait sur la chair jusqu’à la contaminer.

Ce serait un vague souvenir d’un ruisseau, de galets, de jeux, du contact de l’air, d’une odeur d’herbe, du frottement d’une toile sur les jambes… l’impression de s’éveiller d’un cauchemar, d’un sort jeté par un magicien.

Ce serait ces rires qui semblaient tonnerre roulant, ces voix de tambour.

Mais ce serait la consolation de ses yeux qui accrochent un regard de confiance, d’adoration.

Ce seraient les yeux pleins d’une plainte qui rencontreraient un regard de pitié, et puis à travers cette pitié une fraternité, une fraternité à travers laquelle reviendraient, doucement, cette confiance, cette adoration, cette demande.

Et la conversation des yeux de l’enfant, des yeux du chien tendu vers lui n’en finirait pas, et quand une main se poserait entre les deux petites ailes (l’enfant heureusement ne serait pas conscient de ce déguisement, cette injure qui lui avait été faite) pour le pousser un peu, pour que la roue se mette en mouvement, que la brouette se dirige vers un convive, le chien resterait dans le lien de ce regard, reculant pour accompagner l’avancée de son jeune maître.

Et si les yeux de l’enfant se lassaient de cette tension, désiraient s’en détacher, errer pendant que l’imagination retournerait gambader dans une campagne que son désir recréerait, ils ne le pourraient pas, ils resteraient rivés aux yeux débordants de sentiments de son compagnon animal.

N’y aurait d’autre issue que de fondre le métal, de détruire les formes, de dissoudre cette grâce, mais ce serait telle navrance d’effacer ces regards, je ne peux que souhaiter que jamais ils ne se fatiguent l’un de l’autre.

Texte : Brigitte Celerier
Image : Moutardier (d’une paire) d’Antoine-Sébastien Durand pour la marquise de Pompadour , – Musée des Arts décoratifs