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Dali's Pipe

  • C’était un sourire à moustaches !
  • Je ne te crois pas, tu rêves encore Garance…
  • Mais si, je t’assure, c’était un sourire à moustaches et des moustaches à dents…
  • Des dents à engrenage et le doigt dans l’engrenage de la fiction que tu as mis !
  • Écoute Simon, ce n’est pas parce que tu n’es pas parvenu à entrer dans mon rêve que tu dois remettre en question la réalité de mon rêve ! Tu peux aussi dormir et ne plus m’écouter…

Simon marmonna un vague « C’est bon continue, c’est juste que… » avant de se taire devant la grise mine de Garance. Il préférait la Garance éclairée de l’intérieur lorsqu’elle racontait ses songes ou mensonges. Elle prenait de plus en plus souvent la parole. De mon côté, j’observais mes jeunes élèves avec tendresse. Non seulement, ils n’avaient plus besoin de moi pour arbitrer leurs conflits mais les récits de leurs rêves gagnaient en intensité et en force. Les élèves ne tarderaient pas à dépasser le maître. Je me contentai de demander à Garance s’il ne s’agissait pas du Chat de Cheshire qu’elle avait aperçu.

  • Oui, maintenant que vous le dites… Nous avions étudié Alice au Pays des merveilles en sixième et déjà ce sourire apparaissant et disparaissant avant la forme même du chat m’avait impressionnée ! Bon, je continue… Ce sourire s’est levé comme une lune au-dessus de l’arbre à pipes. Je me suis assise dans l’herbe avec d’autres spectateurs et le spectacle a commencé. Le sourire à dents et à moustaches a murmuré : « Sans piper mot, les pipes fument une histoire, font feu de tout bois et brûlent la chandelle par les deux bouts ». Les pipes se sont toutes mises à fumer de la fumée blanche, épaisse, s’élevant en longs panaches jusqu’au sourire. Certaines pipes se contentaient de faire des ronds de fumée, d’autres dessinaient des volutes plus sophistiquées. Une phrase s’est formée : Une pipe en écume des jours s’est cassée… À ces mots, à moins que ce ne fût la fumée de plus en plus dense, les pipes se sont mises à tousser en chœur ainsi que les spectateurs. Ce n’était plus que cacophonie et écran de fumée. Ulcérée, je me suis levée en hurlant : « Bande de fumistes ! On ne fume que les jambons, pas les histoires ! Ça ne veut rien dire, votre spectacle ! D’abord ces pipes ne sont pas des pipes !
  • Tiens donc, nous avons dans l’assemblée une vilaine raisonneuse pour laquelle je n’aurai servi à rien. Pourtant vous n’avez pipé mot pendant le spectacle et vous semblez apte à faire feu de tout bois…» C’était derrière moi, un homme en costume gris foncé, avec un chapeau melon et une cravate rouge, qui m’avait adressé la parole. Il croquait une grosse pomme verte et m’examinait en souriant. J’ai remarqué que son sourire ressemblait vaguement au sourire à moustaches mais le temps de me retourner pour vérifier, tout avait disparu : sourire, pipes, arbre, fumée…
  • C’était moi, Garance !
  • Quoi ?
  • Je te dis que c’était moi, l’homme au chapeau melon…
  • N’importe quoi ! J’ai bien reconnu Magritte, nous avons vu sa photo et en avons parlé pas plus tard qu’hier pour l’histoire des arts…
  • Justement, j’étais là moi aussi. Je savais que tu serais plus attirée par ce peintre surréaliste que par l’invisible Simon.
  • Tu veux dire que tu as réussi à entrer dans le rêve de Garance ? étais-je intervenu.

Simon nous expliqua qu’il était assis à côté d’elle quand le spectacle avait commencé. Au lieu du sourire à moustaches, c’est Dali, dans son rêve, qui avait dit : « Sans piper mot, les pipes fument une histoire, font feu de tout bois et brûlent la chandelle par les deux bouts » Exactement les mêmes mots, Simon était formel, avec la voix caractéristique de Dali. Cependant, le visage mou du peintre ne cessait de couler et celui-ci était obligé de le ramasser à la petite cuillère et de le remodeler rapidement avant de recommencer l’opération. Il cassait des branches afin de les utiliser comme béquilles au masque mou que formait son visage. Quant aux pipes et aux signaux de fumée, le récit de Simon confirmait celui de Garance. Interloqué, ébloui par son exploit, je lui demandai comment il avait procédé. C’était grâce à l’épreuve d’histoire des arts justement qu’il préparait avec Garance. La veille du rêve, il avait repéré les reproductions des peintres surréalistes sur lesquelles Garance s’était le plus longuement arrêtée. Mais alors que son explication n’était pas encore terminée, Simon s’endormit d’un seul coup, sa tête heurtant lourdement la table.

Texte: Christine Zottele
Image : Dali’s pipe, par Beyzayildirim77