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je pars

C’est un inutile chemin, m’étais-je toujours dit. J’aurais voulu ne pas le prendre et puis bien plus encore, le prendre. Quand on part, on ne sait pas le but. Je ne me souviens que de peu de choses si ce n’est d’avoir voulu suivre la force qui me poussait dedans et que j’avais, sans même tenter d’y réfléchir ou de me raisonner, fait alors selon elle. J’avais laissé les mots sortir : je pars. Étonnée moi-même de ce que c’était venu facilement à mes lèvres. Une fois prononcés, ils avaient aussitôt gonflé, pris des dimensions énormes. Comme s’ils avaient bouffé l’air autour pour mieux me soulever. C’était deux petits termes, rien quasi : je qui n’avait jamais existé et puis pars qui semblait comme un colporteur devant la porte d’une église. Une erreur d’aiguillage. Je pars avais-je dit, sur un seuil d’une chambre, entre une fin de semaine et une autre nouvelle.

Rien ne m’avait retenu. Je ne voulais rien savoir de leur douleur de leur effroi de l’impossible qui s’ouvrait devant eux. Seul le possible qui me venait m’apparaissait. Une vie de l’autre côté de la porte. Enfin. Comme s’il m’avait fallu attendre ce dimanche pour que les barrages lâchent et que je m’écoule inexorablement vers … je n’en savais rien et ne l’imaginais pas plus.

Je tente aujourd’hui de ne pas retracer ces pas. Ils ont été gravés, ont marqué le sol comme une histoire peut s’incruster dans des cavernes. Ce n’est pas ceci qui m’importe. Je partais mais je ne savais rien. Rien encore de ce qui se trame quand on veut porter son squelette, quand on se dit qu’il est temps de vivre et de le faire avec un peu plus de dignité et de foi .

J’avais sans doute le fil de l’équilibriste planté dans mon ventre, la roulotte peut-être, celle de l’arrière grand-mère, la bohémienne. Et que cette filandreuse généalogie mettait des bourgeons inespérés, ce soir-là.

Toute la nuit après les mots, je crus à peine avoir osé. Je me souviens m’être longuement murmuré comme cela avait été simple et comme personne n’avait tenté de me retenir, de mettre d’autres mots en travers de la route. J’avais comme blanchi leurs mémoires d’amour, comme passé à la chaux vive les restes de leurs vieux sentiments et que d’une seule talochée j’avais refait propre le mur de la vie.

Je n’ai réfléchi à rien, mesuré aucun trajet, aucune fosse. Ce qui avait été fait jusque-là était un long brouillon de moi, un long discours, un sermon, une oraison dont je relisais les paragraphes. Mes mains erraient dans les brouillards du rêve. Je me sentais vide. Et c’est sûrement ce vide salutaire qui laissa entrer dans l’espace de ce mois de mai, les premiers mots de l’avenir, ce vide parfait , couloir dans lequel s’engouffraient avec une force tranquille les gestes, les pas, les histoires qui allaient suivre.

J’étais un esprit absent, une fiction sans personnage, une cire opaque dans laquelle le temps allait me guider et m’inscrire. Jamais un seul instant je n’eus de doute, de regret de question. Je savais que c’était le juste moment et le seul qui allait jamais se présenter à moi.

Pas encore quelqu’un, juste quelques lignes, ces quelques lignes qui grimpent ainsi la face lisse de mon ennui. Lignes dans lesquelles niche l’inconnu. J’entends tomber ce signal et à chaque gong il me semble que tombent pareils des pans de noirs de silences de prison. Je pars depuis chaque jour.

Texte : Anna Jouy