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Rêves

Alors tu oublieras les grâces de la nuit.

Cette phrase me hante et me trouble. Non que j’en recherche la signification mais plutôt l’origine. Elle a surgi en même temps que la nuit. Les hauts arbres forment une barrière impénétrable et le peu de courage qu’il me reste, je le dois à l’habitacle de ma voiture sur la route. Manque d’air. Ouverture de la vitre. La nuit entre avec un souffle.

Ce matin, laissant en plan l’écriture du poème, j’ai subitement ressenti le besoin de l’inconnu, d’un monde inconnu. Alors j’ai pris la route avant qu’elle ne me prenne dans ses méandres. Elle m’a roulé toute la journée. Ces nénuphars géants sur l’eau impassible du fleuve, est-ce une illusion? L’absence de mouvement sur les côtés, à la cime des arbres, le silence, tout semble irréel.

Elle, dans sa robe rouge, avait rendez-vous page 127 mais le tourneur de pages s’endormait sur la branche de l’arbre. Suspendu à la branche du vieux chêne, il avait l’air malin, se disait-elle, avec ses jambes ballotant dans le vide. Il s’appellerait désormais le dormeur de pages. Il s’agitait tellement qu’elle eut peur de voir la branche se rompre. Il parlait aussi dans son sommeil. Des nénuphars géants ? Comme ses deux sœurs s’impatientaient, elle prit le chemin vers la vieille abbaye. Dans le silence tout relatif de la nuit. Tant pis pour lui. Ou pour elle ? Il aurait été d’une agréable compagnie.

Bientôt, les premières colonnes de la ruine se dressèrent devant elles. Elle reconnut la tour lanterne éclairée de l’intérieur par une lumière verte. Dans la clairière, les douze papesses formaient déjà un cercle et psalmodiaient le credo de l’aïeule. Toutes, quel que soit l’art dans lequel elles excellaient, avaient été appelées ici pour apprendre du dormeur de pages le rêve à accomplir. Alors qu’un nuage passait devant la lune, l’ainée, en robe bleue, poussa un cri devant l’apparition. C’était lui qui arrivait par le même chemin, le dormeur de pages, le haut de la veste déchiré, mais bien éveillé. Finalement, la branche avait dû se rompre et le rêve avec.

Il s’avança vers la jeune fille en robe rouge et lui demanda s’il était à la bonne page. D’un geste elle indiqua à ses sœurs de s’éloigner, mais les deux plus jeunes, celles qu’elle avait conduites jusqu’ici semblaient hésiter. Il se retourna et aperçut une sculpture évoquant « Apollon et ses muses ». Les deux plus jeunes marchèrent vers le socle et se pétrifièrent aussitôt. On apercevait encore le fin tissu de leurs vêtements s’agiter dans l’air de la nuit. Mal à l’aise, il se retourna vers la dernière papesse encore en vie et celle-ci lui sourit. Son sourire s’élargit encore laissant apparaître des crocs de louve. Le sourire devint rire carnassier.

Je compris alors que c’était une ogresse, non une papesse. Je souhaitai furieusement me réveiller. En vain. Je voulus fuir à toutes jambes mais j’étais paralysé. Elle s’arrêta de rire et posa une main sur mon bras.

  • N’aie pas peur. Je ne vais pas te manger maintenant. Nous ne sommes qu’à la page 111.
  • Ce que vous me dites ne me rassure pas vraiment… Vous avez une bien jolie robe…
  • Oui, c’est une robe tournante. Et tu es là pour elle. Ne lâche pas la proie pour l’ombre.
  • Je ne comprends pas… Qui êtes-vous ? Une muse ou quelque chose de ce genre ?
  • Ogresse, plutôt… Puisque c’est le nom de ta peur. Je me nourris de chair de rêveur…
  • Alors vous devez savoir que je suis un piètre rêveur, un songe-creux comme on dit. Mes rêves me nourrissent bien mal, alors je ne voudrais pas décevoir vos appétits…
  • Calme-toi, le débit de tes paroles trahit tes émotions. Tu dois apprendre à les maîtriser. Je suis là pour t’aider non pour te dévorer… Il faut juste que tu saisisses les mots quand la robe se mettra à tournoyer.

C’est à ce moment-là que j’entendis la musique. Une harpe éolienne peut-être… Le vent se mêlait harmonieusement aux notes pincées des cordes. Me retournant je vis les statues s’animer. L’Apollon jouait de la lyre tandis que ses « muses » dansaient à la manière d’Isadora Duncan – j’avais vu la veille sur Arte un documentaire sur elle… « Perdu ! » eus-je le temps d’entendre avant de me réveiller…

Texte : Christine Zottele