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Aedificavit 31

J’ai de plus en plus de mal à ouvrir cette pochette, à parcourir ces feuillets, à revenir à eux, je pensais que ce détour, en somme, d’une certaine manière, une boucle temporelle, deviendrait de plus en plus fluide au fur et à mesure que j’aurais pris l’habitude de le faire, et c’est presque le contraire qui se produit, il me devient de plus en plus difficile de soulever le carton rigide de la pochette, de l’ouvrir, alors même que j’ai un plaisir réel à contempler les volutes de peintures qui se dessinent sur le papier, et qu’elles ne cessent d’appeler ma rêverie. Je ne sais absolument pas pour quelle raison.  

Tentation de raconter leur fin, pour se divertir soi-même, se détourner de leur route en s’y engageant violemment, le plus violemment possible, du moins qu’il nous est possible. Comme ils finirent leurs agonies hurlées, terme plein de douleurs de leur aventure : “Dites-moi quand je puis embarquer”, comment toute trace de vie s’est perdue, s’il fut ou non la douleur de ces vers, leur enchantement, jaillissement gorgé d’odeurs, de vie, ils le clament et il faut croire qu’il sont sertis d’un silence massif pour que n’éclate pas leur certitude.

Et pourtant l’impatience est grande, exaspérée ; le défilé des jours lents l’achève, impatience, non de ce qui est à venir, qui nous concerne exclusivement et que nous saurons bien contraindre, mais d’en finir. Achever. Que ce vide finisse, que l’impatience, enfin, se parachève, s’ordonne et se nourrisse, n’être plus, abjurer les prudences, tous les renoncements à venir. Farce grotesque en vérité que de les voir renoncer, transformer cela en prudences, en stratégies. Mais quelle essence précieuse conserveront-ils puisqu’ils renoncent à tout ?

Écrire : malédiction. Dans les palais, les cours ombragées, devant les statues, Bacchus, Vierge, inconnue, penser, l’ovale des visages, les courbes, oui, ces voûtes, ces grotesques, ces peintures, ces frises. La ville au fleuve excentré, cour exilé de la fraîcheur, les jardins, les places, tout cela à parcourir, à décrire. Pourquoi ne pas laisser les regards envelopper les courbes, les décors, fastes solennels, déploiements d’intrigues, politiques, sanglantes, détour où habitait l’illustre poète, le prince mille fois couronné, le chancelier abusif sur eux régnait, vertige de la mémoire.

Pourquoi faut-il se souvenir, écrire, noter, compiler ? Vertige de la page, du silence conservé, qu’il soit possible de rester tapi au fond des chambres fraîches, d’écouter la rumeur de la ville, à travers les persiennes, avénement et disparition des jours, défilé immuable — qu’a-t-on besoin de nous ?

Sortilège, donc, puisqu’il nous faut sortir, parcourir les rues pavées, les églises transformées jusqu’à l’oubli de ce qu’elles furent, les palais déchiquetés d’un architecte fou qui, jamais satisfait, finit par tout défigurer : il y creusa un labyrinthe, sortilège de ces lieux, en parler, ne rien dire, se laisser broyer par les mots déjà dits. Ou s’engloutir.

Avons-nous encore le choix ? Le piège trop bien tendu s’est trop vite refermé, avançons. Tentons de nous relier au sol par les noms, les rues. Il paraît que les Médicis, du temps où ils habitaient le Palazzo Pitti, évitaient de se mêler au peuple, passages protégés dans des galeries surélevées, ils craignaient les poignards, les dagues aiguisées pour les départs si bien scellés. Ils évitaient sur l’autre versant les chaleurs de la ville, l’été et ses miasmes, ils s’enivraient de gloire et de vins dans leurs jardins embaumés, le vertige les saisissant mais le poison ne tardait pas à les rejoindre et les cortèges s’en suivaient.

Qu’ils aillent donc rejoindre le flot de leurs ancêtres qui se brisait sur la ville, et la brisait : il n’en reste que visages de marbre.

Le texte court, les lignes se suivent, le texte court sur la page. Je retrouve toutes les obsessions et les images que je croyais oubliées. Je comprends qu’elles dormaient en moi. Qu’elles sont là. Qu’elles n’ont jamais cessé d’être là, d’attendre la phrase opportune pour se glisser en elle, pour revenir sur la page, sous mes yeux. On n’a pas tellement son mot à dire quand on écrit. 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin