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villariaz

Pour cela je marche. À la façon des gens pressés quand quelque chose d’important les attend. J’allonge sans cesse le pas. Ce sont peut-être les beaux jours ? Le soleil plus vaste, la vie plus étendue ? Je veux y arriver, puisqu’après, n’est-ce pas, il y a l’éternité. Et la rose des vents d’une fumée monte là-bas et m’attire vers son feu…

Pour cela j’y pense. Je cultive en moi des jardins d’images. Et des noms et des lieux. Et quelques odeurs fugaces et encore le goût qui me nourrit. Comme des grappes qui grimpent et des vrilles. Des terres pleines de draps verts et le trousseau bleu de la lumière. Je fouille le territoire enivré de l’enfance. L’amour y battait son plein. Il vaut la peine de le réfléchir. Dans ce miroir, les temps successifs que j’ai traversés, emplie d’échos où s’est enfui mon premier chant.

Pour cela je rêve. Sur le côté, la main sous le cœur, là où palpitent les petits soldats gris des anciennes fièvres. J’espérais alors des choses simples, un bonbon, une boîte vide, un escargot à mettre dedans. Et puis ces masques qui surgissaient à la porte le Mardi-Gras et ma poignée de cendres ensuite dont je croyais qu’elle venait d’un mort revenu me bénir.

Pour cela je compte sur les doigts de mémoire, refaire le parcours. La boussole est la chair de mes paumes. Retourner là-bas me contraint à vendre mes savoirs et à brader les surplus de ma tête. J’oublie ce qu’il faut. J’oublie et me vide. Les boucles de l’enfance ne retiennent que le noyau du labyrinthe. Je rentre chez moi par l’ombilic des pas.

Le désir, on le sent couver en soi le long d’interminables nuits et jours. D’abord une petite chose, presque rien, qui s’accroche au rythme de son pouls et qui fait un léger contretemps, un petit son de rien du tout, une goutte tombant sur le sol lorsqu’on accroche sa veste au clou de la paroi.

Et puis il devient immense, et fort et martelant. On a peur que d’autres l’entendent, ce cœur qui bat à deux temps – le passé et le futur. Et on se recroqueville sur soi pour l’étouffer et le rendre sourd et sage.

Mais le besoin, ça se répand, s’étale, dans le corps tout entier. Des doigts aux pieds, des cils qui bougent aux ongles qui grattent, des mains qui se frottent au dos qui se voûte. Partout il coule, envahissant, inondant le corps et le chargeant de violence, le gonflant de son humide nature.

On se prend à aimer le brouillard qui barre d’un mur opaque le regard et emprisonne dans son cocon d’araignée. On cherche les temps glacés qui mordent et qui pincent et l’hiver qui fait dures les feuilles. On espère vainement être à soi-même, mais on ne s’appartient plus. Chaque espace de sa peau vibre comme tambour à ce bruit, à ce bruit fort, l’appel sourd de l’enfance

On accueille cet autre silence, ce présent de nostalgie. Presque pas de voix. Qu’une lancinante mélodie, rare, fluette, sans épaisseur, sans consistance, mélodie sylvestre et nocturne. On y trouve son rythme, le bonheur de ses pas. On prend la mesure, scande cette indistincte musique de grands arbres balancés, de souffle d’air se glissant sur les cimes, de respirations à l’aulne de ses gestes à soi.

L’enfance est là dans l’air, dans la feuille qui me caresse soudain le visage, dans le coup de chaleur d’un vent meilleur, dans les images de bois que créent les lambris de la chambre, dans la chaleur dominatrice de l’alcool et dans la fumée bleue que je vois monter là-bas, au fond de la plaine derrière la forêt…

Son visage m’échappe encore. Je ne sais plus l’exact contour de ses traits, le vrai reflet de ses yeux. Et même dans mes nuits, je ne retrouve pas son regard lorsqu’elle vient s’aventurer dans mes songes. J’écarquille mes souvenirs mais elle s’évapore. Et plus cette imperfection se fait fluide, plus je vis de son emprise. Elle allonge son pouvoir en larges cercles autour de moi. Elle envahit la place, de la chambre à l’abri, du site à l’étendue, de l’air à la nuée voyageuse. Ses lèvres sur l’ourlet d’une mare, son regard plissé dans le nœud du sapin, un mouvement de sa chevelure plus haut, dans les nuages.

Je n’ai plus besoin de la chercher, elle est partout. Elle est ma fibre, et ma mer et le feu, et l’air me manque. Peut-être est-ce elle qui va me rattraper, patience, mon enfance, mon puissant pays de lumière, ce là-bas où quelque chose de mon cœur rencontrera mon corps et m’attend.

 » Mon baiser… Je veux encore une fois… »

Quelles questions lui poserais-je quand enfin j’y serai? Pourquoi elle et puis rien de plus? Est-ce un inventaire de bagages avant je ne sais quel envol ? Dois-je contrôler mes armes, justifier mes ressources, vérifier l’identique personne dans le passeport biométrique ? Quelles questions aurais-je aux lèvres quand je la croiserai à nouveau ? Pourquoi alors ? Qu’avons-nous en commun, moi très laide maintenant et elle encore naïve au sourire mystérieux ? Que lui demanderais-je ?

J’ignorais la flèche et le feu et j’ignorais le sang au garrot qui coule soudain et vous enlève. Personne ne devait tirer. Oh ! Ce vaste détour, cette spirale allant de révolutions en révolutions, l’orbe arbitraire de mon existence. Oui, je n’ai pour elle que des interrogations dans mon sac. Rien d’autre.

Texte et photo : Anna Jouy