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Le vieux concierge blog

Tous les jours, du haut de la ville, depuis son quartier bourgeois et rupin, dans la touffeur des heures qu’on ne partage avec personne, elle descend tenter d’aborder la vie qui bat, de quitter son île de solitude. Se frotter à l’existence qui se poursuit sans elle et dont elle ne sera jamais. Echapper à sa mort cliniquement parfaite. Elle se prépare, presque honteuse d’en être à ce point de mauvaise vie, un carnet à la main à chercher là-bas, un humain qui lui ressemble.

Toute la vie qu’elle a est ici, dans ce café, un bistrot, un endroit où qui que l’on soit, on ose l’être.

Les Arches. Vieux parquet poli et rendu mat par bon goût. Murs crème, mobilier ancien et bar ultra moderne. Décoration sobre de gravures.

– Bonjour.
– Bonjour…. un espresso.

Le bar expose ses journaux à choix.
Le café est servi avec de l’eau et un biscuit. Il ne coûte que 3 francs.

Les Arches. Depuis quelques jours, avec terrasse. Les gens y paissent volontiers. Des assiettes énormes, pleines. Une nourriture parlant une langue étrangère, les borborygmes d’une Amérique de proximité et ceux d’une Alsace–Lorraine reconquise par la Suisse alémanique

Les gens ont l’air de s’épanouir quand ils voient arriver leurs grands carrés de porcelaine emplis de frites et de vastes croûtes de pain, et de viande, et de salades… La tripe se gonfle, la salive se débouche aux coins des lèvres. L’estomac débute sa longue jouissance, avant que de crier misère durant les heures post-masticatoires.

Petits pas le long du trottoir, éviter à tout prix les pavés anciens et leur nid de poussière, friser la bordure des maisons, le plus près possible des abris, des vitrines, des portes et descendre. Descendre la rue jusqu’à cet espace branché, celui qui rassemble les nouveaux quadras, les ex-premiers de classe, et deux ou trois originaux.

Petits pas le long de la venelle des boutiques, principalement de nippes ou de bijoux.

Des cafés et deux restaurants classieux. Poursuivre, tête baissée.

M’en tenir à ce besoin unique et précis qui est de rejoindre les Arches et d’y commander un verre de vin blanc. Penser ensuite à me plonger intensément dans la lecture du journal, histoire de ne rien voir et de ne pas me faire voir. Et puis écrire, commencer l’inventaire des possibles amis, des peut-être humains de connivence. Epier le fonds grouillant des gens d’ici pour trouver un écho.

Les Arches. C’est le matin du premier jour. Il fait froid et puis beau également. Le café est ouvert depuis une heure. Les clients sont rares et précieux. Ils fixent les lignes de leurs canards dans une vague intention de prendre des nouvelles du monde. En réalité, ils vont d’une seule traite à la page mortuaire ou à celle de la bourse ou encore au bulletin immobilier. C’est sans musique, tranquille et chaud. C’est propre sans en avoir l’inconvénient. Rien n’est plus exaspérant dans un café en effet que les ambiances aseptisées, mister Proper ou Solo. Rien n’est plus exaspérant non plus que la crasse qui pourrait y stagner. Les Arches, c’est net, un point c’est tout.

Dans l’angle des deux verrières, une table ronde habitée.

Il est tanné, maigre et voûté. Il est concierge. Affecté aux étages documents et recherches de l’évêché. Une fonction de commissionnaire également. Son travail se passe entre latin et grec, entre droit divin et droit canon. Il a un regard tombant, regard triste et qui ne convient nullement à sa physionomie. Un bel homme qui veut ou doit s’ignorer, genre acteur anglais, fin et coiffé la raie de côté. Il suffirait d’un rien pour qu’il soit important, pour que tout le monde l’admire et s’approche de lui. Il parle doucement, murmure plutôt des choses. Peut-être est-il malade, peut-être est-il naturellement enclin à la mélancolie ? Mais toujours est-il que dans son vêtement bleu et son éternelle serviette à la main, il semble un fantôme, un ersatz de poussière, une projection de cendres sur un mercredi sans chandeleur.

Il a de beaux yeux… c’est un indicateur d’intelligence. Enfin, c’est surtout qu’il n’a pas un regard trop bête. Ce qui me dérange par contre, c’est que si la tête a l’air d’exister, le corps lui, non… Il doit vivre quelque part dans un cerveau labyrinthique dont il n’a pas trouvé la sortie. C’est un mec et puis ce n’en est pas un… Il fait, de long en large les trottoirs putassiers de la cité. A chaque croisement, le sentiment qu’il vient d’éprouver une expérience douloureuse, subir un deuil, une humiliation irréparable. Il se promène comme une momie en bandelettes, serrant les genoux et pied à pied. Je ne peux pas dire qu’il n’y ait que de l’ordinaire en lui. Sûrement pas. Double, bicéphaliforme, antithétique, croûte et mie, tubercule et fruit. Chair inhabitée, esprit en prison de peau. Sa tête se penche sur un invisible cadavre, pour lequel il éprouve de la répulsion et puis de la compassion, simultanément.

Mais pourquoi donc vient-il ici ? Est-ce vraiment sa placeNe devrait-il pas se réfugier dans un de ces tea-rooms ordinaires? Cache-t-il donc un aspect de lui qui pourrait être de la même nature que la mienne ? Une double vie, une façade, un masque qui se porte si fortement plaqué contre soi qu’on peine désormais à le distancier de la peau ?

Que fait-il dans la vie ? Je devrais le baptiser, le nommer… Etienne, Placide, Sacha ? … Va pour Sacha… Oui, il y a quelque chose de féminin dans ce mot, quelque chose de raffiné, une sorte de cristal dur et si facile à briser pourtant.

Cependant, quand il vient, le bonhomme met en branle les femmes…mais visiblement sans aucun esprit de séduction. Ces dames l’entourent comme un bibelot ou un enfant… Elles le maternent d’une façon détestable, offrant une sorte d’imposition des mains continuelle, un regard d’encouragement et un cataplasme mielleux à son impuissance reconnue. Pauvre Sacha… «  Mais si, on t’aime, essaie donc… vas-y, ose Sacha ! » Mais Sacha a les couilles dans le casse-noisettes, mais Sacha est claustro, mais Sacha est tellement compressé qu’il n’a plus de jus pour rien ni pour personne. Oui, c’est Sacha, un être essoufflé avant même d’avoir agi….

Elle note encore : mérite une certaine attention. Trop de femmes autour et bien assez de tristesse, cependant

                                 Sacha : 13 points sur 20

et finit d’un trait son Johanisberg.

Texte : Anna Jouy
Image : Felix Vallotton – Le vieux concierge, 1893 – Kunstmuseum Basel