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– III –

A quinze ans, Joseph quitta la pension. Il était devenu grand et fort. Ses muscles s’étaient développés. Sans lui demander son avis, on l’avait orienté vers une école militaire.

Le père et la mère avaient été convoqués. Ils étaient venus entendre la décision du directeur tomber comme un caillou parmi des feuilles mortes. Pour cela, ils étaient descendus à pied au village puis étaient montés pour quelques sous dans la voiture de poste qui effectuait le trajet vers la ville. On leur avait annoncé votre fils Joseph sera soldat. Le père n’avaient rien dit. Et la mère était restée muette.

Dans un panier tapissé de fougères, ils avaient apporté quelques œufs pour Joseph qui avait été autorisé à venir les embrasser. Joseph avait frotté sa joue contre la joue rugueuse du père et l’odeur âcre des foins coupés avait remué des souvenirs dans sa jeune mémoire. La mère avait pleuré et la main de Joseph avait essuyé les larmes sur ses joues creusées par les rides.

Ils n’étaient pas demeurés longtemps tous les trois dans la grande salle où on leur avait permis de se retrouver. Au mur, trônait le portrait en pied d’un homme vêtu de rouge et arborant une large croix dorée sur la poitrine. Il les toisait du regard et en voyant ce personnage qui, se dit-il, devait être important, le père avait baissé les yeux, triturant son béret noir entre ses doigts perclus de rhumatismes.

Joseph était apparu, beau comme un dieu vivant, dans son costume de pensionnaire qu’il troquerait bientôt contre un costume de militaire. Il avait confié au père son intention de revenir au hameau dès qu’une permission lui serait accordée. Qu’il aimerait, même pour une courte durée (quelques jours suffiraient) revoir les filles qui le balançaient, enfant, dans les nuages, entendre les vieux édentés raconter des histoires de chasse, sentir l’odeur des foins retournés et savourer le beurre frais sur la tartine.

Tout en parlant, Joseph jonglait avec un livre entre ses mains. La mère pensa qu’il tenait un missel. Le père ne pensa rien. En écoutant Joseph parler de son désir de revenir au hameau, il ne pensa à rien du tout.

Le père et la mère repartirent bientôt comme ils étaient venus après avoir embrassé Joseph une dernière fois. Ils montèrent à nouveau pour quelques sous dans la voiture de poste qui les ramena au village. Du village, ils empruntèrent à pied le chemin caillouteux en direction du hameau. Une eau généreuse et claire coulait en abondance dans le torrent qu’il leur fallut enjamber. En montant, le père fatigué glissa sur une pierre et insulta le ciel.

– IV –

L’accident est survenu aussi bêtement que surviennent les accidents. C’est en effectuant une manœuvre délicate, à l’instruction, que le fût, en un vif mouvement de recul, heurta la tête de Joseph agenouillé, un obus dans les mains, prêt à recharger le canon. Sous le choc, il sentit son corps se détacher de lui et tomber dans la poussière. On avait crié mais il n’avait perçu que des cris lointains, comme étouffés. Et puis plus rien.

Joseph n’a jamais su combien de temps il est demeuré inconscient, allongé sur un lit d’hôpital, dans une salle où persistait une forte odeur de camphre. Mais un jour, alors qu’il avait vaguement repris conscience, il s’aperçut qu’il avait perdu l’usage de ses yeux. Il était seul lorsqu’il s’éveilla et il eut beau tirer sur ses paupières pour les écarter avec ses doigts, il ne parvint pas à soulever le rideau noir qui l’enveloppait. Il voulut crier mais il fut envahi par une étrange sensation. Il ne s’entendit pas crier et, pire, ne fut pas capable de déterminer s’il avait perdu la voix ou s’il était devenu sourd au point de ne même plus s’entendre.

Dans les jours qui suivirent son réveil, Joseph sentit qu’on le déplaçait. Il fut ballotté d’un côté de l’autre. On ne le ménagea guère dans ce transport qui dura longtemps. Cette durée inhabituelle intrigua Joseph qui se demanda ce qui se passait sans rien voir ni entendre de ce qui se passait.

Il comprit bientôt qu’on avait porté son corps, sur un brancard, jusque dans une voiture et qu’on le transportait maintenant. Vers où, il l’ignorait. Joseph fut traversé d’une angoisse comme jamais il n’avait été transpercé par une angoisse. Il voulut crier mais ne perçut aucun cri. Il sentit un linge froid se poser sur son front et une main se saisir de la sienne. C’était une main à la peau fine et il devina qu’il pouvait s’agir de la main d’une femme ou bien de celle d’un enfant. Il ne savait pas. Mais il se plut à imaginer qu’une main de femme s’était lovée dans la sienne et ce sentiment diffus l’apaisa.

Au hameau, l’abattement se lisait sur tous les visages. L’abattement, mais aussi la colère et la résignation. Par ce temps froid, les ruelles étaient désertes. Seuls quelques hommes sortaient, chaussés de sabots, patauger dans la boue. Les jeunes filles d’autrefois, devenues femmes maintenant, restaient blotties près du feu. Ayant perdu tout espoir de se marier avec Joseph, elles brodaient sans fin.

On avait annoncé son arrivée pour le milieu de la matinée. Tous les gens du hameau, vieux et moins jeunes, étaient descendus vers le village en cortège par le chemin de la chênaie. Le père avait revêtu son bourgeron de velours noir élimé et la mère avait jeté un châle sur ses épaules pour se protéger des frimas.

Lorsqu’on sortit Joseph de la voiture, quatre hommes parmi les plus valides du hameau se saisirent du brancard et le défilé reprit en sens inverse. Personne ne s’était lamenté à la vue de Joseph étendu, la tête enserrée dans un turban et les yeux révulsés.

A l’odeur des foins retournés qui caressa ses narines, Joseph sourit. Il leva une main et tenta de distinguer un visage. La mère s’était approchée. Au toucher, il l’avait reconnue à ses rides et à ses larmes qui s’écoulaient.

Dans la montée, Joseph fut ballotté. Le brancard tanguait sur les épaules des hommes qui le portaient et ce mouvement rappela à Joseph le temps où les filles le balançaient dans les nuages. Sur son passage, toute la nature se tut. Les sapins courbèrent leurs branches, les escargots rentrèrent dans leur coquille et les grillons cessèrent leur chant. On aurait dit une procession que le vent balayait parmi les blés sur un plateau désert.

Dès son arrivée, Joseph a senti le hameau. Il a revu mentalement les façades décrépites, les volets de bois pourrissant dont des pans entiers tombaient en lambeaux. Plantéau milieu du chemin, le Bossu, le seul trop vieux à ne pas être descendu jusqu’au village, lui avait tendu une de ses cannes en bois d’olivier que l’usure avait poli, comme le temps lisse les pierres glissantes sur le chemin montant. Joseph en aima la douceur et adressa un signe au Bossu en guise de remerciement.

Joseph Baude est mort le 6 février 1893 à l’âge de dix-sept ans. Il a été enterré le lendemain dans le cimetière qui jouxte la petite chapelle, à l’orée du bois de chêne d’où sortent aux premières lunes d’automne des cèpes mémorables. Monsieur le curé a été toléré à la cérémonie. On lui a permis de donner sa bénédiction au défunt mais il n’a pas dit grand chose d’autre que sa prière. Les gens du hameau lui ont battu froid et ne lui ont pas adressé la parole.

Derrière le cercueil, le père est resté de marbre et la mère muette. Dans leur sillage, les femmes se lamentaient. Pour la première fois, certaines en vinrent à maudire le ciel.

JosephBaude6La pierre tombale qui a servi d’inspiration pour cette fiction

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Texte et images : Serge Bonnery
(les images peuvent être agrandies par cliquer dessus)