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Aedificavit 8

Hamlet. Nous ne parvenons pas à l’oubli. Comment ne plus revenir ? Nous ne parvenons pas à oublier. Je crois qu’il valait mieux partir avant son entrée. Il s’avançait à l ‘écart, il surgit, sombre et pâle, et tout fut dit. Certes il ne servait plus à rien de se débattre, de chercher à oublier. À rien. Tout était dit. Et le silence immense suivit, attendant que l’on dise, qu’on se débatte mais plus rien n’y pouvait et lire encore, relire, seul, dans le soir tombant, sous la clarté du soir tombant sur la mer immense ne servait même pas à tromper l’angoisse et ne trompait personne. “Oh je meurs, Horatio, la force du poison l’emporte sur ma vie.” Le poison, oui, dans toutes nos veines, mais il y eut pire encore.

Il y eut l’angoisse et l’impatience que rien ne calme ; souhaitons que rien ne les apaise, que rien ne les puisse soulager. Souhaitons que ce départ ne soit pas vain, que les adieux ne suffisent pas à étouffer l’impatience et l’angoisse, souhaitons que rien ne les apaise. L’impatience déferlait, oh non pas l’enthousiasme, ce n’était pas fuite, irréfléchie et impétueuse, oubliée pour retomber en allée. J’imagine que les noyés, lorsqu’ils sentent que la vie leur échappe, l’air est devenu trop lointain, puisqu’ils se voient, figure pâle et bercée, sentent cet engourdissement les entraîner peu à peu dans la vase, sous la vase et les algues vertes, tentent un dernier effort désespéré, violent, atroce, hurlant et se débattant — d’une soudaine et silencieuse retenue, j’imagine que les noyés, que ce soit d’en finir ou de recommencer, sont impatients.

Se peut-il que toutes ces douleurs ne mènent à rien, n’achèvent pas quelque jour et se complaisent un soir en un constat d’échec ? Soulignons que cela se peut et que nous le savons ; oublions. Soulignons que cela se peut et que nous le savons ; oublions. Voici ce qu’il faut redire : toutes les joies sont rongées, qui n’a peur des abandons, des renoncements ? Toutes les joies sont rongées. Ce qu’il jouait ? Peu importe. Il reste. Et c’est peut-être là le plus terrible, la façon impatiente et fiévreuse dont il le jouait : il avait concentré dans ses mains tout le vouloir immense et ce qu’il jouait importe peu.

Hélas, et les sagesse antiques s’écroulent, qu’il soit dit que son bras s’élevait jusqu’à ce point précis où s’écroulent les mots humains ; nous pensions que ces spectres apparaissaient. Les rêves se réalisent et nous échappent ; nous regardons, il est déjà trop tard ; le sol s’effondre, fadement. Il n’y eut plus rien, rien d’aimé, rien de haï, rien d’espéré. Il y eut un désert fade de nos jours passés, jours supportés.

Rien de tout cela, rien. Je hais ces mots sinueux, ces détours recourbés, pour que les mots polis, si bien polis, livrent des désespoirs contenus. Que faire, quand on a terriblement soif, du papier, et quelques années qui ne pèsent rien, ne servent à rien. Que faire ? “Au fond et précisément pour l’essentiel, nous sommes indiciblement seuls”.

Pourquoi continuer à écrire en raturant ? Nous nous asseyons, nous relevons, assis sur quelque pierre tombale, quelque banc de pierre, notre tombe, une marche lisse et calme, pourquoi continuer ? Cela retourne le couteau et l’aiguise dans nos chairs, cela fut dit. “Je suis la plaie et le couteau, je suis le soufflet et la joue, je suis les membres et la roue, et la victime et le bourreau”.

Pourquoi cette rage ? Elle bondit soudain, nous entraîne, alors sortir, aller, plus vite encore, courir, que cela se déchaîne, s’acharner. Il faut sortir. Oublier. Ces livres sont une torture. Ces musiques sont une torture. Et ces adorations … Avoir vu, avoir entendu, et n’être rien ; il me semble qu’ils meurent de rire et que la mort est la seule immensité qui m’échoira sans partage ni exil. Morceaux épars, toutes ces légendes amassées péniblement, tous ces souvenirs forgés, toutes ces inventions sans répit. “La vie d’un homme vaut ce que valent les rêves de l’enfant qu’il fut”, dit-on. Enfant, cela rassurait. La vie serait immense comme une nuit de rêves. J’étouffe. Ces livres, ces musiques, ces adorations, ces voyages, ces départs, ces retours, les souvenirs, les rêves, tous les rêves, tous les espoirs, tous les souvenirs, tous les espoirs se réunissent en une immense torture. Il n’y eut donc que cela, que ce “fade amas d’étoiles ratées”, et le poids de tant d’échecs. J’étouffe. Et ces adorations sont une torture.

C’était être si jeune … 

Texte et photo : Isabelle Pariente-Butterlin