Mots-clefs

josephbaude1

– I –

Lorsque Joseph Baude ferma les yeux, toute la nature se tut. Les sapins courbèrent leurs branches, les escargots rentrèrent dans leur coquille et les grillons cessèrent leur chant. Les âmes, aussi, avaient volé en éclats vers d’autres cieux.

Au hameau, Joseph, c’était un peu le bon dieu. Toutes les jeunes filles se le disputaient au berceau. Elles le promenaient dans les ruelles. Les grands yeux de Joseph balayaient tout du monde qui l’environnait, les façades décrépites, les volets de bois pourrissant dont des pans entiers tombaient en lambeaux, les cannes en bois d’olivier que le Bossu entassait devant sa porte, le pain sec pour les chiens de chasse qui traînait dans les écuelles.

En déambulant avec Joseph dans les bras, les jeunes filles rêvaient des mères qu’elles rêvaient déjà de devenir un jour. Pour l’aider à accomplir ses premiers pas, elles l’attrapaient par les bras qu’elles maintenaient haut levés et Joseph adorait se sentir ainsi balancé comme les fétus de paille que le vent roule dans les prés.

Les habitants du hameau vivaient de peu. Ils cultivaient quelques champs sur des pentes qu’il n’était pas facile de cultiver. La terre était dure. Des vaches maigres produisaient le lait que les seins fatigués des mères ne donnaient plus. Les enfants buvaient goutte à goutte à la chaleur des pis. Les vieux édentés s’abreuvaient d’un mauvais vin qu’ils appelaient piquette. Et la vie s’écoulait au filet d’eau de la fontaine claire.

A l’âge de six ans, Joseph Baude savait lire. Il suivait du doigt une àune les lignes sur les pages jaunies d’un vieil almanach. Les jeunes filles ne le promenaient plus sur les chemins. Et quand tout le hameau, moins les hommes, descendait le dimanche à l’église du village, elles le regardaient avec l’admiration qu’on porte aux inconnus de passage parce qu’ils paraissent respirer un autre air que le vôtre. C’était toujours leur Joseph mais ce n’était plus le petit Joseph qu’elles jetaient dans les nuages en riant.

Monsieur le curé avait persuadé ses parents de placer Joseph à la pension de la ville voisine pour qu’il se perfectionne dans son art d’agencer les syllabes et de former des mots. Monsieur le curé avait dit ce petit est doué. Il avait encore ajouté que Joseph avait reçu un don de dieu et qu’il n’était pas bien de faire comme si dieu n’avait rien donné parce que dieu, même peu, donne toujours quelque chose. Monsieur le curé savait être persuasif. Le père avait grogné. Il comptait sur les bras de Joseph pour remuer les foins. La mère s’était tue, comme d’habitude. Ce n’était pas de sa faute si elle ne parlait pas.

Le père avait grogné mais Joseph avait quitté la maison et à compter de ce jour, le père dut faire une croix sur les bras de Joseph pour les foins. Il n’en voulait pas au bon dieu mais il avait juré en secret de ne plus jamais aller à l’église, ce qui ne changeait rien puisqu’on ne l’y voyait plus depuis sa première communion.

Joseph était entré à la pension où il apprit à écrire avec une étonnante facilité. Au hameau, on avait eu vent de ses progrès fulgurants mais personne n’osait s’en réjouir pour ne pas énerver le père. On se répétait à la veillée ce qu’on avait entendu le dimanche à l’église quand Monsieur le curé donnait des nouvelles de Joseph, à savoir qu’il avait reçu un don de dieu et on ajoutait en marmonnant qu’il était bien dommage que l’on ne puisse plus un jour compter sur ses bras pour les foins. Les vieux ruminaient au coin du feu mais ils ne pouvaient rien contre les dons de dieu. Alors, impuissants, ils se lamentaient.

 – II –

La vie des jeunes filles était devenue triste. Sans Joseph, elles ne se voyaient plus devenir les mères qu’elles avaient rêvé de devenir. Il n’y avait plus d’homme jeune à marier au hameau. Elles se disaient que si, comme Joseph, elles avaient reçu un don de dieu, si elles avaient ne serait-ce qu’appris à lire dans le missel cette langue à laquelle elles ne comprenaient rien mais dont elles ressassaient quelques mots de mémoire pour les avoir entendu prononcer à Monsieur le curé des centaines de fois, elles auraient peut-être pu, comme Joseph, recevoir une éducation qui leur aurait ouvert les pages des livres racontant de belles histoires d’amour, autant de choses dont elles ne soupçonnaient même pas qu’elles pussent exister. Elles savaient broder et c’était déjà bien.

Personne n’imaginait que Joseph ait pu grandir, qu’il ait un jour développé ses muscles et senti quelques poils pousser sous son menton, mais il alimentait les conversations. Lorsque les vieux qui n’avaient plus la force de travailler voyaient le père partir seul vers son champ, ils se désolaient de l’absence de Joseph dont les bras seraient bien utiles maintenant pour remuer les foins. Et lorsque le père rentrait, à la tombée de la nuit, harassé par une longue journée de labeur, ils invectivaient le bon dieu parce qu’à leur âge, ils n’avaient plus grand chose à craindre de la foudre et du ciel.

Les femmes, elles, s’apitoyaient sur la mère muette qui n’avait même pas pu crier sa peine quand Joseph était parti. Elles pensaient toutes que dieu avait été injuste avec elle en lui prenant son enfant mais elles ne disaient rien parce qu’elles avaient encore tout à craindre de la foudre et du ciel.

Monsieur le curé avait bien perçu qu’au hameau, le départ de Joseph avait suscité un malaise dans les esprits. Il en avait parlé plusieurs fois le dimanche àla messe. Il avait sermonné les habitants en leur expliquant qu’ils n’avaient pas le droit d’empêcher dieu de faire ce qu’il voulait de ses créatures, parce que nous sommes tous des créatures de dieu et que dieu fait de nous ce qu’il veut, que lui seul est juge de ce qui est bon pour nous et que personne ne doit faire obstacle à sa volonté sous peine de s’attirer les foudres du ciel.

Aussi, quand les mères rentraient de l’église et qu’elles entendaient les vieux maugréer en voyant le père de Joseph partir seul vers son champ, elles leur disaient qu’ils ne devraient pas tempêter ainsi après dieu, que ce n’était pas bien de se mettre en travers de sa route, qu’ils risquaient, s’ils continuaient, de s’attirer ses foudres.

Alors, entendant cela, les vieux édentés levaient les yeux au ciel.

(à suivre demain 6 mai)

 

Texte et photo : Serge Bonnery