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Mo 3-1

Marraine, son mari et son fils m’ont accueilli chez eux en attendant que ma situation se régularise. Je ne veux pas abuser de leur hospitalité. Ils m’aiment bien, enfin je crois, mais ils n’ont pas beaucoup de place. Marraine n’a jamais de temps et pourtant le partage beaucoup avec moi. Les Français sont drôles avec le temps. Ils disent le temps c’est de l’argent. Ou avec le temps tout passe.

Quand ils s’ennuient, ils conjuguent  Passer le temps avec ça. Ca passe le temps. Je tue le temps. Moi, c’est le temps  qui passe par moi. Ils le laissent fuir et le regrettent ensuite. Ils le gaspillent et veulent toujours en gagner plus. Ils le comptent sans arrêt. Ils ne voient pas que le temps de la nuit dure plus que celui du jour.

Marraine me dit qu’avec moi elle ne voit pas le temps passer. Quand nous discutons le soir, elle regarde la pendule à son poignet et ça la panique, elle dit.  Il faut que je dorme. Je ne récupère pas aussi vite et bien que toi, Mo. Elle va se coucher et me souhaite de beaux rêves. Je suis de même.

Je ne lui dis pas mais c’est surtout le jour que je rêve. Pendant le travail. C’est pour ça que j’aime bien laver des vitres. Marraine voudrait que je fasse autre chose, elle dit que je vaux mieux que ça. Elle est bibliothécaire parce qu’elle aime les livres. Mais elle n’a plus le temps de lire. Elle dit que c’est un paradoxe Elle gère les tâches administratives, les commandes, les conflits des gens qui travaillent avec elle.

Le soir quand elle rentre, elle doit encore aider Jules-fils pour ses devoirs, discuter un peu avec Marcel-mari et elle est trop fatiguée pour lire plus d’une ou deux pages. Si elle veut être en forme le lendemain, elle doit dormir. Pour moi, c’est ça le paradoxe, c’est de vouloir être en forme pour un travail qui ne la satisfait pas vraiment et de ne plus l’être pour les choses essentielles.

Peu m’importe d’être difforme –est-ce que ça se dit ?-  pour le travail mais la forme et la couleur, comme disent les Français, c’est une question de goût. En fait : je ne sais pas ma forme ni ma couleur mais je sais la couleur et la forme de ma nuit, et aussi : que le temps ne se mesure pas.

Je signifie : il y des choses essentielles, qui doivent être faites parce qu’elles sont utiles ou vitales. Aimer et nourrir ses enfants, sa famille, son village, avec la nourriture de la terre (fruits, légumes, eau, animaux) et la nourriture du ciel (mythes, légendes contes) et nous prenons le temps qui nous prend.

Madame Martine, avant, quand elle était moins qualifiée (pas comme l’adjectif) racontait  des histoires aux enfants de la bibliothèque. Mais elle n’a plus le temps pour le faire. Elle m’a expliqué que son poste exigeait qu’elle consacre son temps à  d’autres taches plus urgentes, que c’est pour cela qu’on la paie. Plus elle gagne de l’argent, moins elle fait ce qu’elle veut et plus elle perd son temps. Donc : le temps n’égale pas l’argent, enfin je crois.

Marraine m’a fait visiter la bibliothèque : qu’est-ce que je souhaitais lire ? Je suis impressionné par tous ces peuples de livres. Ils ont leur géographie et leurs mythes. Les anciens – aussi vénérés et préservés que nos morts – ont une salle pour eux tout seuls, les archives. Il faut une autorisation particulière pour y pénétrer.

Il y a aussi un lieu qui s’appelle l’enfer où résident les livres indésirables, ceux qui ne sont plus lus ou interdits de séjour parce que trop dangereux ou à ne pas mettre sous tous les yeux. Parmi ces livres terroristes– est-ce que ce n’est pas terrorisants plutôt ? – il y a le journal d’Hitler, juste à côté de Tous à poil, un livre pour enfants qui fait peur à des gens manichéens ou manipulés, je ne sais plus, en tout cas des maniaques. Il faut que je demande à Marraine. Je n’ai pas bien compris ce qu’est un copé.

Quand je suis arrivé ici la première fois, je ne savais pas lequel choisir. Marraine, lorsqu’elle m’écrivait via l’association, m’envoyait des livres. Un par un, avec des images, des livres d’enfants, je les mangeais goulûment.

Maintenant, c’est plus difficile. Camille nous faisait apprendre par cœur des poèmes et j’aime cette expression apprendre par cœur ça signifie apprendre par la bouche, par la voix et ça nous met les mots au centre de nous-mêmes. C’est différent des récits que me contait Ti’ma. Elle pouvait raconter la même histoire avec des mots différents et justes à chaque fois. Quand on a appris « Le Petit-Déjeuner » de Prévert (pour le passé composé) ou « Green » de Verlaine ou « Mai » d’Apollinaire, c’est toujours les mêmes mots mais à chaque fois, ils disent quelque chose de différent.

Enfin c’est ce que je crois. Avant, je ne les comprenais pas trop. J’aimais les sons et les images. Maintenant qu’ils sont au cœur de moi-même, ces poèmes grandissent encore et me font grandir. Marraine m’a montré le rayon « poésie », particulièrement : des poètes de mon pays qui écrivent en français de l’exil. Elle voulait me faire plaisir mais je ne veux pas les lire. Je veux lire ce qu’ils ont lu, eux, quand ils n’avaient pas encore fait de livres. Marraine m’a timidement proposé les classiques, ceux qu’apprennent les lycéens, mais par où commencer ? s’est-elle demandé à voix haute.

–       Je ne sais pas Marraine. Par lequel as-tu commencé, toi ?
–       Je ne sais plus. Je me rappelle le premier qui m’a bouleversée. Ce n’était pas un livre qu’on étudiait à l’école. C’était mon professeur de piano, Madame Leleu qui me l’avait mis entre les mains : le Journal d’Anne Frank. Pour la première fois, je pris conscience de la vérité contenue dans les livres. Cette adolescente si semblable et si différente de moi, au destin si cruel, c’aurait pu être moi et ce n’était pas moi. Pourquoi avais-je eu la chance de naître après, dans un autre contexte ?  Qui distribuait les cartes ? Est-ce qu’un Dieu pouvait permettre ça ? À l’époque, il y avait un feuilleton à la télé…
–       C’est quoi feuilleton, une petite feuille ?
–       Non, enfin, oui au début quand des écrivains comme Dumas publiaient leurs histoires dans les journaux, un feuillet chaque jour… et la télévision a repris le principe pour fidéliser une audience, bref, cette série s’appelait « Noëlle aux quatre vents » ; l’histoire d’une jeune fille qui découvrait que ses parents l’avaient adoptée. Je me suis mis dans la tête que j’étais juive et que mes parents n’étaient pas mes vrais parents. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. Ce n’est pas ça qui t’aidera à trouver ton livre. Le mieux c’est que tu te promènes et que tu feuillettes les livres. Il faut faire confiance au hasard. C’est le livre qui te trouvera.
–       Le livre qui me trouvera me cherche-t-il ?
–       Je le crois, Mo, derrière les livres il y a des hommes qui cherchent à en rencontrer d’autres. Je ne sais toujours pas qui distribue les cartes, je ne sais plus jouer du piano, mais j’ai commencé à apprendre le doute à ce moment-là, à la lecture de ce livre. Il y en a eu bien d’autres après, et parmi eux quelques uns qui ont été vraiment importants pour moi, mais celui-là a signé la fin de mon enfance ouatée et de la comtesse de Ségur. Je te laisse, j’ai du travail, je te récupère ici à dix-huit heures. »

Je me suis donc promené dans ce grand paquebot de bibliothèque, me promenant parmi les rayonnages. Je suis allée sur le présentoir des nouveautés. Parfois c’était l’illustration de la couverture qui m’attirait, parfois les titres : Le Cri de l’araignée, Théorie des nuages, Fatras, Genre, … Je les ouvrais, les humais, lisais quelques mots ou une page au hasard, mais aucun ne m’a appelé.

Camille m’a prêté quelques livres et marraine m’en a fait lire aussi, mais j’attendais autre chose. Je regardais les gens, ils savaient où ils allaient, retiraient l’ouvrage noté sur un bout de papier, ou parcourir du regard les étagères consacrées à une lettre de l’alpha-beta.

Texte : Christine Zottele