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Mon cher Jan,

J’ai rougi en vous lisant, rougi bien entendu d’abord du rôle que vous m’attribuez, rougi aussi de ce que vous dites du français et, horrible aveu, du sentiment arrogant de la justesse de vos mots, qui teintait d’un zeste de suffisance ma confusion devant cet éloge.

Parce que vous êtes tombé sur une de ces françaises qui, sans vergogne, abrite sa totale incapacité à apprendre une langue, quelle qu’elle soit, derrière l’amour de la sienne, qu’elle a pourtant bien du mal à manier (je suis certaine que vous « possédez » la grammaire française mieux que ne l’ai jamais fait.. j’avais une fâcheuse tendance en classe à ignorer superbement ce qui m’ennuyait, me rattrapant sur d’autres matières, qui, par chance pour moi, avaient de bons coefficients.)

Et me voilà bien embarrassée, parce que je suis affligée d’un autre défaut qui nous est généralement reconnu – surtout pour les français de ma génération qui n’ont pas eu accès aux voyages considérés de nos jours comme ordinaires pour les jeunes -, une totale, ou presque, ignorance de tout ce qui n’est pas mon petit monde. À l’exception bien entendu de Paris, qui fut le cadre de plus de la moitié de mes jours, du Lyon d’une partie de mes ancêtres, et de la Bretagne rude des années d’après guerre, même le nord de la France m’est terre étrangère, et j’ai le souvenir de ma découverte effarée et émerveillée de Strasbourg ou, à un degré moindre, de mon impression de marcher dans un livre d’histoire sur les bords de la Loire, ou du Loir ou..

Ignorance qui a fait que j’ai beaucoup rêvé de tous ces pays que point ne connaissais, et de la Hollande (ou des Pays-Bas comme le dit mon crâne), et que, bien entendu, mon rêve était fortement teinté de poncifs, l’équivalent du béret, de la baguette et des petites femmes de Paris.

1 2 pour vases patins d'argent

Bien sûr, il y a eu la pitié craintive, l’effroi, devant les images et récits de la grande inondation, mais aussi le plaisir renouvelé avec délices de lire, relire en pleurant délicieusement les patins d’argent comme toutes les petites filles de ma génération (en alternant avec les quatre filles du docteur March) et, oui, aussi, j’y pense, la tête de loup de mer coiffée d’une toque sur les paquets d’Amsterdamer.

Il y a eu ensuite les petits cabinets qui, aux temps anciens où le Louvre est entré dans ma vie, pour en devenir l’un cadres, après la grande salle-sas au bout de la grande galerie et les Van Dyck et Jordaëns, les petits cabinets qui entouraient la grande salle des Rubens – passons sur la gloire flamande, la frontière était un peu floue à mes yeux de petite latine – et qui abritaient, comme de discrets trésors, avec, du moins dans ma mémoire, «la dentelière» bleu, jaune, perle et lisse de Vermeer, les intérieurs lumineux, sages, ordonnés de Pieter de Hooch et Borch, d’autres tableaux, et surtout mon goût rêveur pour les arbres, le vent, les paysages de van Ostade, Wouwermans et surtout Ruysdael, qui m’étaient chers…. et bien sûr je rendais visite aussi, souvent, à la Bethsabée, au paysage au château de Rembrandt, et à la franche, superbement canaille bohémienne de Halls. Quand j’avais choisi leur compagnie, traversant les Tuileries, en sortant, dans les fins d’après-midi transparentes, je rêvais richesse, marine, commerce, rigueur et gouaille, et, en fille de marin, que Tourville me pardonne, bataille de la Hougue où les hollandais nous battirent si durement.

1 2 Utrecht  2

Et puis je suis venue, pour quelques jours, en votre pays, il y a quarante cinq ans environ, pour le baptême de mon filleul (perdu de vue comme sa mère, qui m’était pourtant bonne amie, depuis très longtemps) et ce furent journées pleines, dont je n’ai qu’un souvenir brouillon et vague, d’où émergent mon étonnement ravi devant l’amabilité de l’employé qui m’a saluée d’un bonjour au fort accent en me rendant mon billet en gare d’Utrecht, la gentillesse du cercle, amis et famille, autour du bébé, et leurs efforts pour tenter de m’inclure, ma surprise devant un dîner à une heure à laquelle je n’y pensais pas encore et la variété de textures, teintes, formes des pains qui en étaient la base, le plaisir, en marchant dans cette ville coquette, de tomber sur un coin de canal un peu négligé, comme si là les ans avaient renoncé à se maquiller et qu’un peu du passé nous souriait dans un suspens de sa vie laborieuse.

Rouler dans une campagne que la fréquence des habitations transformait pour moi en parc rustique, vers une longue maison de bois bouffée de clématites, baignée de sourires légers et quiets.. où nous avons laissé les très aimables grand-parents et l’enfançon, pour une petite virée.

Deux jeunes femmes qui ne s’étaient jamais autant vues, notre amitié et nos différences, la grande et belle (avec une peau légèrement marquée qui rappelait sa prime enfance dans un camp japonais) digne, impeccable, aux principes souples et souriants, et la petite au chignon défait, capable de s’asseoir dans la rue, de dire ce qu’il ne faut pas, ébouriffée autour de principes rigides, deux jeunes femmes dans une petite voiture, vivant avec juste un brin de fantaisie les chemins classiques des touristes, la route le long de la mer et au dessus des terres (image qui m’en reste : la blancheur immense), la balade sur les canaux, et ma détestation des touristes français…

Un peu plus net : une salle lambrissée, au crépuscule, au dessus d’un canal, nos yeux, nos mots que j’ai oubliés, qui devaient être légers, au dessus d’un monde de petits plats, de saveurs, d’hésitation, ce qu’on appelle le rijsttafel.

1 2 4 fiancée juive

Et puis, le principal, notre errance dans le Rijksmuseum, trop brève bien entendu, et trop rapide, comme toujours – surtout quand ne suis pas seule – nez en l’air, au gré de nos impulsions, guidées en fait par la scénographie des salles, son insistance pour que j’admire avec elle la clarté des nefs d’églises de Saenrendam le jeune, pendant que je la tirai vers les paysagistes, et puis la confrontation éblouie, qu’aucune reproduction ne pouvait préparer avec la profondeur, la lumière sourde, le trait de la Ronde de nuit de Rembrandt et surtout, à côté, découvrir et rester figée devant «la fiancée juive», les deux visages sages aux sourires à peine esquissés, sortant doucement de l’ombre, un peu chiffonnés sous la lumière qui les sculpte en les effleurant, la tendresse retenue des gestes, la richesse des étoffes qui sortent de la nuit vague du fond, les reflets dorés sur les manches, et surtout ce rouge, profond et sourd, riche et mat, de la robe, où mes yeux se sont enfoncés, pris dans la pâte, et qu’ils n’ont jamais oubliés.

Brigitte

Texte : la réponse de Brigitte Celerier sur une lettre que Jan Doets lui ai écrit à l’occasion des vases communicants,  publiée  aujourd’hui chez elle sur http://brigetoun.blogspot.com .
Image du vieux cosaque : prise au musée Panorama Mesdag à La Haye par Giovanni Merloni en août 2013, en visitant avec ses Claudia et Gabriella.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Si vous êtes tenté par l’aventure, faites le savoir sur le group dédié sur Facebook, sur le blog http://rendezvousdesvases.blogspot.fr , ou sur twitter. Les lectures de ce mois sont à poursuivre à partir de http://rendezvousdesvases.blogspot.fr