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bourg

Ils n’iraient pas plus loin ce soir-là. Ainsi en avait décidé Guiraud le cathare qui paraissait épuisé après la cérémonie du consolament qu’il venait d’accomplir. Une famille amie, dans le voisinage, les accueillerait, car il ne souhaitait pas demeurer ce soir dans la maison du défunt, ainsi que la veuve le lui avait proposé. Guiraud n’était pas à son aise en présence d’un mort.

La demeure du consolé était située à l’écart du bourg vers lequel ils se dirigeaient maintenant. Le soleil tombant caressait la cime des arbres. Il disparaîtrait bientôt derrière la colline contre laquelle étaient adossées les constructions.

Le village était composé de maisons à pans de bois mais l’une d’entre elles, plus imposante que les autres, présentait un appareil en pierre de taille, ce qui était encore rare pour l’époque et attestait de la richesse certaine des occupants.

L’église, altière, dominait le bourg du haut de son clocher fortifié, massif et d’architecture grossière.

Jordi souhaita la visiter. L’hérétique le laissa seul s’approcher de l’édifice. Il s’assit sur un muret construit le long de la route, au-dessus d’un ruisseau qui serpentait en contrebas, et regarda son jeune compagnon s’éloigner, emprunter une venelle puis s’effacer derrière une grange après l’avoir contournée.

Il fallait gravir sept marches pour accéder au porche. Jordi ne nota rien de remarquable dans cette entrée dépourvue d’ornement. Le dépouillement du lieu était tel qu’il donnait l’impression d’une grande pauvreté. Il se souvint d’une parole de ses maîtres : Où et avec qui que tu sois, tu te présenteras toujours seul devant Dieu. C’était le cas maintenant.

Il poussa la lourde porte dont les gonds grincèrent et pénétra à l’intérieur d’un bâtiment à nef unique. Il fut à nouveau frappé par l’absence de chapiteaux sculptés mais la nudité du lieu le toucha. En s’avançant vers le chœur, il remarqua néanmoins, protégée dans une niche, une crucifixion taillée dans un bois poli aux reflets brillants.

sanjoan –     Quel besoin avez-vous de toujours représenter le Christ ?

Guiraud l’avait suivi et se tenait à la croisée du transept faiblement éclairée à cette heure tardive de la journée, par une meurtrière orientée à l’Est.

– Et vous, les cathares, pourquoi n’adorez-vous pas la Croix ? avait retourné Jordi.
–     Adorerais-tu l’instrument de torture qui a causé la mort de ton père ? l’interrogea Guiraud vivement.
– Nous cherchons à représenter ceux que nous aimons en les rendant à leur Beauté, risqua Jordi.
– Trouves-tu que le supplice soit beau ?
– Le supplice non, mais celui qui l’a subi, oui. Il nous enseigne…

Jordi marqua un temps.

– Il nous enseigne ? renchérit Guiraud.
– Que la souffrance est le prix à payer pour le rejoindre dans la vie éternelle.

Il y eut un silence.

– Vous ne croyez pas cela ? s’inquiéta Jordi.
– Je ne crois pas que ce soit aussi simple. Les représentations du Christ ne nous apprennent rien sur le vrai sens de sa Parole.
–     Vous n’aimez pas cette sculpture ?

Le Christ se tenait, bras écartés, le gauche tendu vers le haut, la main clouée sur la branche latérale de la croix tandis que le droit s’étendait en direction du sol, paume de la main ouverte en signe d’accueil. On aurait dit qu’il appelait à lui ceux qui, à ses pieds, l’adoraient.

Il était entouré de deux hommes dont l’un, à sa gauche, tendait ses bras vers lui en signe de détresse tandis que l’autre, à droite, soutenait d’une main son corps déjà chancelant. Deux femmes se dressaient de part et d’autre. Celle située à gauche tenait un livre fermé d’une main tandis qu’elle portait l’autre à sa joue. Elle paraissait affligée. La seconde femme, à droite, mains ouvertes vers le ciel, demeurait en prière. Aux extrémités de la représentation, les deux larrons crucifiés avec Jésus se tenaient, tête haute, leur attitude contrastant avec le visage du Christ penché vers l’avant, comme s’il regardait une dernière fois ses proches avant de les quitter.

Eux, les brigands, étaient déjà sauvés. Cela se devinait à l’assurance qui se dégageait de leur attitude et de leur regard. Lui ne l’était pas encore.

Détaillant la scène qui se déployait sous ses yeux, Jordi se souvint de l’Ecriture qui dit : « Jésus voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère » (1).

Le cathare n’avait pas répondu immédiatement à la question de Jordi. Après un nouveau silence, il trancha:

–     Notre Christ n’est pas de chair.

Guiraud, enfin, prit Jordi dans ses bras et lui glissa à l’oreille, d’une voix calme :

–     Tu n’es pas obligé de renoncer à ce que tu crois.  Cette statue est belle. Je te souhaite d’en réaliser d’aussi magnifiques quand tu auras appris les secrets de ton art.

A ces mots, les yeux de Jordi se se remplirent de larmes. Il n’avait jamais rencontré âme plus tolérante.

(1) Jean 19 – 26,27

Texte et photos: Serge Bonnery
Maison en pierre dans un village des Corbières.
Crucifixion en bois sculpté conservée dans l’église de San Joan de las Abadesses en Catalogne.