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consolament

L’hérétique s’était mis en route le premier et Jordi ne tarderait pas à le suivre. Ils tournaient déjà le dos au Canigou qui leur avait servi jusque là de repère et disparaîtrait bientôt de leur horizon. La nouvelle montagne qui, maintenant, allait devenir leur guide se situait à leur main droite. Ils ne la quitteraient plus des yeux mais avant de s’engager dans la pente abrupte qui leur ouvrait les portes de la plaine, en contrebas, Jordi s’attarda dans la contemplation des crêtes du Canigou.

Il ressentit un pincement au cœur, conscient que son voyage prenait désormais une nouvelle direction. Reverrait-il un jour sa belle montagne sacrée ? Même s’il l’espérait de toute son âme, il ne pouvait être sûr de rien, ignorant ce que l’avenir lui réservait. Il avait remis son destin entre les mains de Dieu. Et Dieu, espérait-il, l’accompagnerait jusqu’au bout du chemin.

Ils ne manquèrent de rien en chemin tant la plaine donnait de richesses à ses habitants. Jordi profitait de la générosité des paysans envers le cathare qu’ils accueillaient dans leurs maisons, lui offrant l’hospitalité ainsi qu’une nourriture exclusivement végétale. Il put ainsi mesurer le respect qu’inspiraient ces hommes de foi, pauvrement vêtus, écoutés et crus par ceux qui, les voyant s’approcher d’eux, les saluaient rituellement. Les mises en garde adressées à Jordi avant son départ à propos de ces hérétiques tombaient les unes après les autres tant le tableau qu’on lui avait brossé de ces individus peu recommandables ne correspondait pas à la réalité qui se déployait sous ses yeux.

La nouvelle s’était répandue dans toute la contrée, comme traînée de poudre, que Guiraud Mercier d’Avignonet circulait dans les parages. C’était le nom du compagnon de route de Jordi qui l’entendait prononcer pour la première fois. On vint bientôt le quérir pour qu’il se rende dans une maison du village proche où, lui apprit-on, un homme mourait.

Il demande à être consolé, lui indiqua le paysan venu à sa rencontre et qui, devant lui, avait accompli plusieurs génuflexions et murmuré des paroles dont Jordi ne perçut pas le sens. Le temps presse, ajouta-t-il.

Allons-y, répondit Guiraud sur le champ et, se tournant vers Jordi : Tu peux rester ici en m’attendant ou m’accompagner, comme bon te semble.

Poussé par la curiosité d’assister à une cérémonie rituelle de cette religion dont il ne connaissait rien,  Jordi choisit de suivre l’hérétique. Ils pénétrèrent dans une bâtisse sombre, située à l’orée du bourg. Elle était composée d’une seule pièce organisée autour d’un feu de cheminée dans lequel crépitait un bois sec. La nourriture bouillonnait dans un récipient d’où émanait une odeur âcre. Une table et un banc composaient l’ameublement de la masure.

Contre un mur humide, taché de salpêtre, une couche inconfortable était occupée par une silhouette recroquevillée sur elle-même. L’homme ainsi étendu paraissait souffrir. Il s’efforçait de retenir des râles mais ils lui échappaient malgré lui, tant la douleur qui le tenaillait devait être insupportable. Son visage, d’une pâleur maladive, était marqué de rides profondes. A peine s’il ouvrait les yeux, deux petites pupilles luisantes encore dans la pénombre.

Guiraud s’approcha du mourant. Un silence recueillit régnait dans la maison. Jordi était demeuré à l’écart. Il pourrait assister en spectateur à ce qui allait se passer sous ses yeux.  Les trois personnes au chevet du malade – une femme corpulente qui devait être son épouse, un jeune paysan déjà robuste, sans doute son fils, et l’homme qui était venu les chercher dans la forêt – se mirent à genoux, en demi-cercle autour de Guiraud qui, lui, demeura debout. Il y eut un long et profond silence. Puis la cérémonie débuta.

Dieu, aie pitié de moi, articula maladroitement le moribond, entre deux soupirs. Priez qu’il prie Dieu pour cela, invita Guiraud en s’adressant à son entourage. Puis il se tourna vers le gisant et l’interrogea. Voulez-vous recevoir le don de Dieu et la sainte Oraison que le Seigneur apporta de la Cour céleste et imposa à ses apôtres, et que les apôtres transmirent aux bons hommes, et les bons hommes aux bons hommes jusqu’à ce jour ? Oui, répondit le malade.  Alors Guiraud prit dans ses mains les mains jointes de l’homme qui ne le quittait plus des yeux et lui dit : Promettez-vous à Dieu et à l’Evangile et à nous de ne plus dorénavant manger de viande, de fromage, d’œufs ou d’une quelconque graisse animale et de vivre chastement à perpétuité, que vous viviez ou que vous mouriez…

L’agonisant acquiesça de la tête en direction de Guiraud qui brandit un livre et le lui remit. De quel ouvrage s’agissait-il ? Jordi ne pouvait le distinguer d’où il se trouvait. Il entendit Guiraud prononcer de nouvelles paroles rituelles. C’est ici l’oraison que Jésus-Christ a apportée en ce monde, et il l’a enseignée aux bons hommes. Ne mangez ni ne buvez rien sans avoir d’abord dit cette oraison et si vous apportiez négligence, il faudrait que vous en fassiez pénitence. Je la reçois de Dieu, de vous et de l’Eglise, répondit le mourant.

Tous dirent ensuite une succession de prières  jusqu’au Pater qu’il crut reconnaître, bien que la formule lui parut différente de celle qu’il avait entendue. Enfin, Guiraud prit le livre, le posa sur la tête de l’homme, posa ses mains sur la reliure et récita un dernier Pater avant de lire ce que Jordi crut reconnaître comme les premiers versets du prologue de l’Evangile de Jean.  Au commencement était le verbe…

Les yeux de la femme et du jeune paysan étaient mouillés de larmes. L’homme, sur son lit de mort, avait saisi la main de Guiraud et l’avait serrée fortement. Puis elle était retombée mollement sur le drap. Il était passé d’un monde à l’autre, dans une ultime respiration, en silence, après avoir reçu la certitude que les portes du Royaume s’ouvriraient grandes, maintenant, devant lui.

Texte : Serge Bonnery (épisode 18 de son roman cathare)

Source : Le récit de la cérémonie du consolament est empruntée à l’ouvrage de l’historien du catharisme Jean Duvernoy, « La religion des cathares », publié aux éditions Privat.

Image : les cathares répugnant à toute forme de représentation matérielle de leur foi, il n’existe pas d’image authentique d’une cérémonie cathare mais on peut supposer que certaines miniatures d’époque font référence aux rituels de l’Eglise persécutée. Celle-ci pourrait évoquer le rite du consolament  que les catholiques, dans les registres d’inquisition, désignaient sous son nom latin consolamentum. Consolament en langue d’Oc signifie consolation. On disait des cathares ayant reçu cette sorte de baptême qu’ils étaient consolés.