Gérard Philippe


Et malheureux objet d’une injuste rigueur
Je demeure immobile et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue…

Le jour où tout a basculé, il pleuvait. Waterloo, morne plaine. Un temps médiocre pour une débâcle ordinaire. À l’intérieur de la salle E306, il écoutait d’une oreille les élèves de la 4eC ânonner les stances du Cid. Au moins la classe était calme, c’était toujours ça de gagné. Il avait laissé aux élèves le choix de la stance mais c’est la première, invariablement, qui se répétait.

« Percé jusqu’au fond du cœur
–       Jus-que-zo !
–       Hein ???
–       Percé jus-que-zo fond du cœur, respecte l’octosyllabe. Reprends s’il te plaît. »

Le gamin hébété, reprenait l’exercice scolaire sans tenir compte de la remarque de son professeur, n’y mettant aucune mauvaise volonté d’ailleurs. Monsieur Bertrand faillit l’interrompre de nouveau, mais l’heure avançait, et deux tiers encore de la classe devaient exécuter Corneille. Des élèves médiocres pour un professeur tout aussi médiocre. Il avait fait de son mieux et le mieux ne faisait pas de miracle. Même la voix de Gérard Philippe n’avait pas réussi à les captiver. Quant au dilemme de Rodrigue…

Monsieur Bertrand aurait mis du temps à délibérer, tant  l’indécision gouvernait sa vie. Entendant Mon cœur a battu au lieu de  mon âme abattue, il se demanda si son cœur battait encore. À l’âge de ses élèves, il avait la certitude de devenir quelqu’un, comédien ou écrivain, il rêvait de devenir Gérard Philippe, Arthur Rimbaud ou rien. Ce fut pire que rien. Pas un moins que rien, non, simplement quelqu’un qui avait toujours trop attendu, trop rêvé, faisant le minimum de ce qu’on attendait de lui et jamais le maximum de ce qu’il attendait lui de sa vie.

Oh, il n’avait pas été malheureux, il y avait même eu quelques moments de bonheur. Il avait eu sa Chimène, sans comte à tuer, sans compte à régler avec le père. Ensemble, ils avaient eu leur part d’enfants, à aimer, à élever, à laisser partir ; ensemble, ils avaient eu leur part de chagrins et de longue maladie à laquelle elle avait succombé voilà deux années. Seul, il avait fait son deuil – il s’était même mis de nouveau à écrire, le soir. Les copies pesaient de plus en plus lourd dans son vieux cartable et les corrections lui prenaient de plus en plus de temps.

Ô Dieu, l’étrange peine !

La pluie ne savait que tomber. Une longue débâcle de gouttes allant s’écraser au sol sans état d’âme. Les vers cornéliens continuaient à dire le morne ennui de ces adolescents. Chaque année, à la Toussaint, Monsieur Bertrand disait à ses collègues qu’il démissionnerait à la fin de l’année. Aux vacances de Noël, il faisait plusieurs brouillons de lettres. Aux vacances de février, il déchirait les brouillons en rédigeait d’autres ; au printemps, il préparait une séquence sur le théâtre avec des ambitions audacieuses de mise en scène. Les premiers jours de mai, les élèves avaient d’autres ambitions, les yeux de leurs Chimène leur jouant une autre comédie. Pour eux, pas de choix cornélien, l’honneur consistait à ne pas perdre la face devant la classe.

Probablement qu’il aimait encore enseigner, et le printemps. Toujours est-il qu’en rangeant dans son tiroir ses ambitions de mise en scène,  il retrouvait la lettre de démission, qu’il déchirait en petits morceaux. Il se contentait de donner à réciter les stances. Mais ce jour-là, le jour où tout a basculé, il semblait vraiment absent, déjà très loin de la salle  E306.

Il vaut mieux courir au trépas

Exceptionnellement, un élève avait choisi la quatrième strophe. Il ne la disait pas si mal, sans chercher d’effet, sans appuyer sur le pathos. Il l’observa, songeur. Un bon élève, mais sans plus. Qui ne se faisait pas trop remarquer. Sous la voix, noire, mate, grave et décidée, c’était Rodrigue au bord du suicide.

Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.

C’est à ce moment-là que tout a basculé. Il y a eu un grand silence. Bertrand s’est levé, a rangé ses cahiers dans son cartable, m’a regardé puis est sorti. Nous précipitant vers les fenêtres, nous l’avons vu quitter le collège d’un pas calme et tranquille. Il ne s’est pas dirigé vers le parking des profs, il a franchi le portail de l’entrée principale, a disparu au coin de la rue. La pluie avait cessé.

Il avait tout laissé derrière lui, ses élèves, sa maison, sa voiture, sa vie. En m’entendant réciter la quatrième stance de Rodrigue, il a subitement pris conscience de sa mortalité. Même au moment de la mort de sa femme, il se croyait encore immortel. Dorénavant, avec la conscience de sa mortalité, il n’avait plus peur de mourir, mieux, il allait au devant d’elle, il la désirait. Ça l’avait libéré. Il n’avait aucun projet en sortant de la salle de classe, simplement il avait senti qu’il ne pourrait jamais plus enseigner. Il s’était simplement mis à marcher et ne s’était plus arrêté. Sortant de la ville, il avait suivi ses pas et son instinct.

J’ai cru être à l’origine de ce prodigieux changement de vie : sans le chercher, j’avais trouvé le ton juste, j’avais senti que c’était ainsi qu’il fallait dire cette stance et pas autrement. Mais je ne me leurre pas. Il est plus probable que ce soit plus compliqué ou plus simple. Cet homme toujours dans la demi-mesure, était passé à la mesure pleine,  la mesure pleine de ses pas, de son  cœur. Cœur battant un jour ne battra plus, s’était-il dit. Prenant la mesure pleine de sa mort à venir, il a compris en même temps la nécessité de se mettre en chemin. Tout cela, je l’ai analysé beaucoup plus tard, après avoir reçu une lettre de lui, il y a quelques semaines, où il m’a raconté sa longue marche à travers l’Europe.

Pour moi aussi, tout a basculé ce jour-là. Je n’ai plus voulu devenir professeur de lettres, comme je l’avais envisagé. Ce moment où il est sorti calmement après m’avoir jeté un regard, a été déterminant dans ce choix. Ce que j’avais pris pour une démission m’a poussé à suivre la voie de la passion et je ne l’ai pas regretté. Ce soir, il vient me voir après la représentation.

Texte : Christine Zottele