18 1 4 Marthe et la tarasque

En ces temps là, si longtemps il y a, danger grand il y avait sur les bords du Rhône, notre fleuve. Il y avait les crues dont les pêcheurs, les villageois s’accommodaient comme pouvaient. Mais il y avait pire.

Sur un rocher au bord du Rhône, dominant un petit hameau, là où a été bâti, plus tard, le château de Tarascon, l’ancien, celui des co-seigneurs, remplacé par la belle grosse forteresse de Louis II d’Anjou et de son fils le bon roi René, sur ce rocher, donc, qui était alors nu, sévère, vivait un monstre, un dragon méchant, comme le sont les dragons d’occident, et puisque je ne l’ai, bien entendu, pas connu, puisque les témoignages sont divers, je choisis celui de maître Jacques de Voragine, le poète des saints :

un dragon, moitié animal, moitié poisson, plus épais qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents semblables à des épées et grosses comme des cornes; il se cachait dans le fleuve d’où il ôtait la vie à tous les passants et submergeait les navires. Et certains, mais on n’est pas tenu de les croire – ils sont trop malins pour être véridiques – prétendent que c’était le dragon qui avait été chassé de la baume de Marie de Magdala par Saint Michel.

On l’appelait la tarasque, terreur aux yeux rouges et à l’haleine putride, elle se jetait sur les voyageurs qui voulaient traverser le fleuve, ou qui le suivaient, elle plongeait, renversait les barques, saisissait les corps, soulevait des vagues.

En ces temps là, Marthe la sage, la douce et ferme, remontait le fleuve avec sa servante Marcelle ; en compagnie de Trophime, prêchant la foi nouvelle aux riverains du fleuve, elle était arrivée en Arles. Trophime s’y établit et les femmes continuèrent à remonter le long du Rhône vers Avignon, la ville du fleuve et du vent, et vers Tarascon.

En entendant les récits de ses hôtes, son coeur s’emplit de pitié pour les malheureux terrorisés. Elle se recueillit, s’arma de la force de son amour et monta tranquillement vers la tarasque, cette malheureuse créature vouée au mal. Elle s’en approcha en lui parlant, en la grondant, en lui faisant honte de sa méchanceté, et la tarasque la comprit, tendit le cou vers elle pour l’écouter, le courba pour réfléchir.

Alors Marthe lui jeta dans les yeux et sur la tête de l’eau bénite, prit sa ceinture, la noua autour de ce cou penché, calma le dragon et redescendit vers les cabanes au bord du fleuve.

Et c’était beau, ce miracle de l’idéal. Seulement, bien entendu, les pêcheurs, les femmes, les voyageurs, eux, étaient pleins de haine et de crainte devant leur ennemi ainsi lié, et ils se ruèrent sur la tarasque avec tout ce qu’ils avaient comme armes, et la tuèrent. Et puis se retournèrent vers Marthe, la louèrent, promirent de croire en son dieu, renièrent les esprits du vent, du fleuve, du soleil, ou quelle que soit leur croyance d’alors, et reprirent leurs affaires et leurs activités. Et des seize tueurs les plus vaillants, huit furent nommés fondateurs de Tarascon, et huit, par delà le fleuve, de Beaucaire.

Marthe s’établit à Tarascon, et elle recevait les voyageurs pauvres, les malades, en bonne dame qu’elle était… et sur sa tombe fut bâtie une église qui devint un but de pèlerinage, où vinrent Clovis (guéri en priant Marthe lors du siège d’Avignon), Saint Louis, Charles Ier comte de Provence et roi de Naples.

Mais Marthe vint aussi prêcher (comment aurions-nous eu des papes sans cela) Avignon, avec Ruf, le fils de Simon le Cyrénéen, et de son passage était restée (à ce qu’on dit, plus n’y en a trace) sur la façade de la cathédrale, sur notre rocher, à côté du porche, une inscription, dont le texte est conservé à la bibliothèque de Carpentras : Avenniacam per Martham
/ Ab errore tractam / Verbi sacri semine.

Il en resta aussi une dévotion spéciale des habitants pour elle, et lorsque Bernard Rascas, en 1354, chevalier et docteur ès droits, fonda un hôpital, là où est actuellement notre université, dans les nouveaux bâtiments construits à la fin du XVIIe siècle, il lui donna le nom de Sainte Marthe.

Et voilà tout ce que je sais, vrai ou non, sur la soeur aînée, trop sage, de Marie, celle qui fut grondée par Jésus, parce que Marie, elle, était capable d’amour.

 

Texte : Brigitte Celerier
Image : tableau attribué à André Abellon