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Les jambons de l'oncle

Il fallait y aller. Il réclamait la visite, l’exigeait à sa façon, qui était surtout assortie d’une panoplie de reproches bien étudiés, si vous aviez par malheur d’autres priorités, ou alors que le maudit hasard vous avait, comble d’audace, doté d’un autre rendez-vous à cette heure triée sur le volet et que le grand homme vous avait réservée, heure unique, spéciale et donc incontestablement favorable.

Tout soudain, le téléphone vous appelait, sonnerie impérieuse. Par on ne sait quel miracle d’ailleurs, vous aviez la préscience de qui vous appelait. Je crois que cela sonnait un peu plus aigre, un peu plus sec. Enfin, bref je savais… : le temps avait passé un peu, je n’avais pas donné de nouvelles et donc je m’y attendais. Une sorte de limite interne à ne pas franchir, l’oncle –data commençait à être gravement dépassée.

Et voilà que c’était à nouveau le moment.

Il ne s’annonçait pas. A quoi bon ! Il faisait de même avec n’importe lequel de ses interlocuteurs. Je crois qu’il avait acquis le téléphone mais gardé en somme des manières d’un temps où ce genre d’outils ne troublait pas la communication d’invisibilité. Peut-être songeait-il aussi faire acte de présence assez fort en composant un numéro pour que l’autre, au bout du fil, le reconnaisse pour tel qu’il était. Ce n’est pas qu’il était idiot, mais il y avait des choses comme ça qu’il ne voulait pas comprendre. C’était son tempérament. Il voulait rester le maitre de tous ses outils. Seule la TV avait réussi à mâter cette omnipotence qui le caractérisait.

–       Ça fait longtemps !  Je suis toujours vivant tu sais…

L’oncle commençait bien sûr, c’était effroyablement efficace, par vous faire cette piqûre de culpabilité qui au fond avait pour but de ramollir et désactiver aussitôt toute tentative de lui échapper.

–       Héé salut… je grimaçais  en serrant les dents, rassemblant ma voix la plus légère, perdue en briques et morceaux au fond d’une pesante sensation d’écrasement.

–       Ben je t’attends dimanche.

–       Heu…

Le plus souvent, c’était radicalement le dimanche juste là devant vous et que vous aviez joliment imaginé, entre jupette et baskets, vous voir arpenter les parcs du loisir le plus absolu. Rien bien sûr, ne se présentait à l’esprit pour le contrer dare-dare et vous, vous êtes habituée à mentir, mais avec un minimum de préparation et de répétition.

Et voilà que vous aviez accepté.

La maison de l’oncle participait pour beaucoup aussi  au manque d’entrain que je manifestais à y vouloir aller. Ce n’est pas que c’était répulsif, non, mais c’était sombre et surtout très relativement nettoyé.  Vivant seul, il ne trouvait pas le temps de procéder à un entretien convenable de sa demeure, une fermette fribourgeoise sise dans un hameau retiré. La cuisine était le lieu où il se tenait le plus souvent. Deux chambrettes sur le devant de la maison et à l’arrière, l’ancien atelier de menuiserie de mon grand-père dans lequel il avait fait maçonner une étrange verrue  pour y mettre WC et douche. L’oncle souvent restait habillé comme s’il allait devoir travailler. Et puis soudain, un peu avant de se mettre à table, il partait changer de chemise, comme s’il y avait nécessité de s’endimancher pour la visite que j’étais, chemise qu’il quitterait plus tard vers le milieu de l’après-midi pour redevenir lui-même, un paysan prêt à s’occuper de son cheptel, même s’il n’en avait plus.

Le repas reprenait le plus souvent les principes de l’engraissement de son cher bétail. Il me gavait d’assiettes débordantes, de mets par ailleurs excellents mais dans des portions redoutables. Et tout ce qu’il avait de bon à manger se retrouvait sur la table tandis qu’il m’invitait à faire honneur à sa générosité.

Il ne supportait pas que je puisse chipoter sur de grasses tranches de son jambon de la borne, sur des morceaux de chasse longuement mijotés, sur sa purée mousseuse et son soufflé au fromage 12 œufs pour  deux personnes et son demi- kilo de gruyère. Il « fallait » là aussi, sans la moindre discussion.

– La tante Marie…, la femme à Louis, tu l’as connue ? Ben oui  Tié !  Ben, tu veux pas croire, cette femme est morte de faim !

– Morte de faim ?

– Ben oui ! C’était des peu de râpe, tu veux pas croire… Quand je montais chez eux, ben j’apportais des paquets de macaronis. Louis, il aimait bien ça. Et je savais bien qu’elle voulait pas en acheter !

– Tu veux dire qu’elle n’en cuisait pas ? Des macaronis ?

– Ben non, elle n’avait pas l’habitude alors c’était du luxe pour elle… tié ! Pourtant, ils avaient des sous, c’est un comble-… Ben, la Marie, quand on l’a amenée à l’hôpital, les docteurs ont dit clairement qu’elle était gravement sous-alimentée. Ils ont jamais pu lui faire manger quelque chose, tu veux croire !

J’essaie d’imaginer cette femme en juxtaposant dans ma tête des images de famine avec celle de ce visage  légèrement flou désormais dans mon souvenir, allongée osseuse et désespérément maigre au point de s’en mourir.

–       Faut –il être avare ! Tié !? Ben moi,  quand je suis monté chez eux, après, pour aider Louis à déménager, je suis allé dans leur cave… Tous mes paquets de macaronis étaient dans le cellier, sur les étagères ! Pas un seul n’avait été ouvert !

Je baisse la tête. Je regarde mon assiette trop pleine et ce deuxième service complet de tout deux fois avec beaucoup de sauce, étrangement compatissante et empathique.

–       Et le congélateur, un énorme bahut, il est bourré jusqu’à la gueule de poulets ! Une grossetrentaine ! Quand j’en ai pris trois pour commencer à le débarrasser, ben le Louis, il a eu un haut le cœur… «  Faut peut-être attendre une occasion.. ? « Qu’il m’a dit !

L’oncle rit avec une malice monstrueuse.  Mais soudain, il s’interrompt.  Il me regarde vétillant sur ma bouchée. Un reproche assassin traverse  son regard…

Ben oui, je « fais des mines » et grimace moi aussi à sa table, faisant preuve d’un bien pingre appétit selon lui, alors qu’il est si généreux!  Tié !

Texte : Anna Jouy