Mots-clefs

6 1 4 les Marie pour le départ

Les deux amies ont reposé le livre de contes, rien ne leur convenait.

«il doit bien y avoir des contes chez toi ?» a dit Oksana

«les contes universels, plus ou moins, tu sais le chaperon rouge, blanche neige… ils connaissent sans doute, et mal, à travers des dessins animés ou des livrets – et puis il y avait certainement, comme partout, des histoires que l’on racontait aux enfançons, mais nous, nous lisions les classiques, avec le plaisir de savoir ce qui allait nous faire rire ou trembler et de l’attendre – ah ! il y a les légendes attachées à des lieux, dont je n’ai qu’une vague idée, et que les syndicats d’initiative ont remodelées»

«et bien raconte les moi ces légendes, pour que nous les traduisions ; je choisirai une musique pour t’accompagner, et ce sera pour les plus grands, juste avant l’âge des ricanements»

«mais elles ne me viennent pas, pas comme ça… il y a bien les saintes Maries, mais je ne crois pas que cela puisse convenir, et puis je sais juste qu’il y a une histoire mais rien de plus..»

«essaie».

«et toi ? Tu dois bien en connaître des histoires»

«Je ne veux pas me souvenir de ce que je racontais à mon fils… non essaie, et puis après nous inventerons de jolies aventures, laissons les venir.»

Elle a essayé, elle a cherché sur son ordinateur, elle a trouvé des traces de ce qu’avait écrit Raban-Maur, un évêque de Mayence, d’autres auteurs, elle a un peu inventé, elle a sans doute beaucoup inventé, et les enfants avec la grande et confiante attention de leur âge, bouche ouverte, ont entendu.

«Près de chez moi, sur le bord de la mer, il y a une région merveilleuse, sauvage, ou qui l’a été, et que l’on appelle la Camargue, et là il y a une petite ville autour d’une église, une église où l’on vient depuis des siècles en pèlerinage. Et je vais vous dire ce que j’ai compris des histoires que l’on raconte à ce sujet. Bon, il y a des variantes, j’ai peut-être un peu imaginé, c’est si vieux…

Oui, c’est très vieux. Cela remonte aux premiers temps qui ont suivi la mort du Christ.

Ses anciens compagnons, sauf peu à peu les apôtres, se faisaient discrets.

Dans la belle maison de Béthanie, en Judée, qu’elle avait hérité de son père Théophile, on était accueilli par la riche Marthe, la maîtresse de maison, comme le disait son nom, douce et aimable, souriante et réservée, dans une robe, sa préférée, en laine bleu sombre à galons rouge et vert foncé, richement ceinturée, sur une chaste chemise de lin blanc très fin, ses beaux cheveux noirs sagement rangés sous un voile, mais on voyait peu, même quand il s’agissait de leurs propriétés, Lazare (ils étaient tous deux fils d’Eucharie, de la lignée de David, mais j’ignore le nom du père de Lazare et de leur soeur Marie, celle qui était née la même année que leur ami Jésus de Nazareth, la blonde, la peu sage, qui habitait en Gallilée, à Magdalon).

Quand les persécutions commencèrent, quand le diacre Etienne fut lapidé, ils décidèrent de partir.

Ils laissèrent la belle maison – Raban Maur, Ruffin et Eusèbe de Césarée parlent d’une statue d’airain montrant la rencontre entre Marthe agenouillée et un homme en robe traînante, drapée avec art, qui tend la main vers elle et qui est sans doute Jésus – et leurs esclaves et serviteurs, puisque les histoires ne mentionnent plus que sa servante Marcelle, et ils gagnèrent un port, sans doute Césarée, pour s’embarquer sur un navire de belle taille puisqu’ils emmenaient avec eux, sur ce bateau qu’ils avaient frété, leur soeur Marie de Magdalon ou de Magdala et, entre autres, les apôtres Trophime et Maximim, Sidoine l’aveugle-né qui avait été guéri par Jésus, et surtout les deux Maries, les deux demi-soeurs de Marie de Nazareth, qu’Anne avait eu (bel entêtement dans le choix du prénom) de ses second et troisième maris, Marie Jacobé, et Marie Salomé, la femme de Zébédée, sans leurs fils les apôtres, les deux Jacques, Jean et les autres, mais accompagnées de Sarah, la servante de Marie Salomé.

Et ils firent longue route, long cabotage…

Je ne sais pourquoi ils ne décidèrent pas de s’arrêter à Sidon, à Arwad – sans doute était-ce trop proche – ni à Sidé, Ephèse, Smyrne ou Eleuthérion, pas plus qu’à Cnide, Mytilène, Nauplie ou Corinthe, Motyé ou Syracuse, Puteoll, Misène, Pyrgi, ni même Massalia, mais ce fut donc là, sur ce rivage sans port qu’ils mirent fin à leur navigation.

Certains s’installèrent, d’autres rejoignirent Massilia ou Marseille, ou l’arrière pays, Marthe, elle, avec quelques compagnons, remonta le Rhône, et c’est pour cela qu’elle m’intéresse.

Moi Brigetoun, parce que je crains que, en écoutant Borislava, ou en me lisant, les enfants, et vous, ayez baillé un tant soit peu, mais moi, égoïstement, je me suis amusée, et vous aurez droit à l’histoire de Marthe et à celles de monstres qui sévirent près de ma bonne ville.

Texte : Brigitte Celerier
Image : Sainte Anne et les trois Marie, miniature de Jean Fouquet (1420-1480)