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FreeVector-Iceberg

Bien là, Ici et Là étaient. Accrochés à mi-hauteur de la caverne. Le bras coincé dans l’anfractuosité de la roche, Ici tentait de s’en extraire avec toute la force de ses sept ans, mais ne réussissait qu’à s’écorcher davantage la peau. Là, lui, arc-bouté à la taille d’Ici, tirait en arrière la fillette en ahanant. Tout en sortant de sa besace une fiole d’huile de lin, Tisseuse apostropha Joueur : « Aide-moi à me hisser à leur hauteur ! »

Ce qu’il s’empressa de faire. Le bras enduit de gras, Ici parvint enfin à le sortir de la fissure de la roche. L’ouverture plutôt. Les jumeaux se blottirent dans les bras de leurs parents. Pressentant ce qu’il s’était passé,  j’interrogeai les enfants néanmoins. Ceux-ci confirmèrent mes craintes. Pluie avait suivi les jumeaux dans leurs pérégrinations mais de suiveuse, elle devint au bout d’un moment la suivie. Quand elle avait aperçu le filet d’eau s’écoulant par le haut de la paroi, elle avait voulu y voir de plus près. Plus jeune et plus menue que les deux autres, elle était parvenue à se glisser entièrement par l’ouverture.

Incapables de l’imiter, ils avaient bien essayé de l’appeler mais elle avait voulu suivre son « nain Stain », comme elle disait, son bon conseiller. Je tressaillis. Cette appellation me ramenait encore au Creuseur de paroles. Elle avait promis aux jumeaux de revenir très vite. Je tentai à mon tour de m’engouffrer dans la fissure : en vain, bien sûr.

Comme d’habitude, Barbare prit les choses en main. Trois d’entre nous iraient de l’avant pour chercher d’autres ouvertures et retrouver Pluie. Après tout, si elle n’était pas revenue, c’était peut-être parce qu’après avoir trouvé une issue vers l’extérieur elle s’était perdue. Il y avait d’autres passages sans doute. Les filets d’air ou d’eau feraient notre destin. Tisseuse et Joueur hissèrent les jumeaux épuisés sur leur dos et revinrent en arrière pour se reposer dans la première pièce. Lautreje resta dans la caverne avec Liseuse devant l’ouverture guettant le retour éventuel de Pluie.

Munies de torches et de couvertures elles s’installèrent tant bien que mal dans une cavité surélevée. Au moins, n’avaient-elles pas les pieds dans l’eau. Tandis que nous, l’Arpenteur d’étoiles, Barbare et moi, pataugions dans une eau noire et froide qui ralentissait notre progression dans les galeries. La plus large se sépara bientôt en deux : préférable de ne pas nous séparer quant à nous ! Bien nous prit de choisir celle de droite, car insensiblement le sol s’élevait et nous pûmes bientôt marcher pieds secs. Sentant un filet d’air sur le cou, l’Arpenteur tendit le visage dans cette direction et aperçut le jour. Nous étions dans la bonne direction.

Pendant que nous marchions, je repensais au « nain Stain » de ma fille. De notre fille. La première fois qu’elle avait prononcé ce mot, son père ravi, lui avait dit qu’il fallait toujours suivre ce nain-là. Certains l’appelaient « ami imaginaire » ou « sens sixième » mais chaque enfant avait le sien – quelques adultes également -, plus ou moins grand, plus ou moins fort. Il prodiguait toujours de bons conseils, que lui-même, le Creuseur de parole avait toujours suivis. Pour sa survie. Mais parfois il arrivait que le nain Stain devienne tout jaune et tombe malade, alors il était muet dans le meilleur des cas mais parfois vous trahissait…

Nain jaune vous poussait à agir inconsidérément. Ou disparaissait à jamais de votre vie. C’est pour cela qu’il fallait en prendre soin. Le cacher aux autres. Ne pas en parler. Cultiver son invisibilité. Le garder secret. La veille de la disparition du Creuseur de parole, ce dernier avait eu une discussion avec Pluie. Il l’avait avertie à sa manière de son départ. Et moi, pauvre idiote, je n’avais rien entendu. Il lui avait demandé des nouvelles du nain Stain. Lui, le Creuseur n’entendait plus, ne voyait plus le sien. Il était inquiet pour lui. Est-ce que Pluie le comprenait ? Le croyant malade, il devait lui trouver un remède de toute urgence. Pluie, après s’être entretenu avec son nain Stain, lui avait donné sa bénédiction. Le lendemain matin, Creuseur avait disparu dans la tempête de neige.

Tout le monde le croyait mort. Moi, la première. Ayant laissé les traîneaux et les chiens, il ne pouvait avoir survécu dans la bourrasque, même équipé contre le froid. Quand j’avais annoncé sa disparition à Pluie, son absence de réaction m’avait un peu choquée. Ma fille était-elle à ce point insensible ? Avait-elle hérité de l’infirmité de son père ?

Creuseur devait en effet ce surnom à son handicap. Très jeune enfant, une grave maladie l’avait laissé à moitié sourd. Et ce, au moment-même de l’apprentissage de la parole. On avait attribué ce déficit de la parole à un retard mental. Au lieu de cela, son cerveau avait dû changer totalement de stratégies d’apprentissage. N’ayant plus seulement recours à l’oreille, mais aussi aux yeux, et surtout à son instinct, Creuseur avait développé petit à petit une compétence supplémentaire : faire émerger la parole de l’autre que l’autre ne se savait même pas vouloir dire.

Quant à sa parole, à lui, enfouie au plus profond de son être, elle avait mis du temps à remonter et émerger. Devenu adulte, c’était encore le cas. Creuseur, silencieux la plupart, prenait toujours le temps de dire ce qu’il avait à dire mais sa parole était toujours une parole forte et mûrie.  J’avais été séduite par cette parole. De là à dire que c’était un homme de parole. Ne m’avait-il pas promis de toujours veiller sur sa fille et moi ? Plongée dans mes souvenirs, je sursautai en entendant le cri éveilleur de Barbare.

(à suivre)

Texte : Christine Zottele