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 Jordi était demeuré longtemps à l’ombre des pauvres murailles au pied desquelles jaillissait une source. Il y avait rempli sa gourde. Et bu à son esprit. L’eau coulait en abondance. Elle courait entre les pierres, creusant un sillon vers la plaine.

Cette halte près de la chapelle où il était demeuré en admiration devant le talent d’un sculpteur anonyme, lui avait procuré une joie intérieure, un sentiment de plénitude. Parlant à Dieu, il se parlait à lui-même, de sorte qu’il n’éprouvait jamais la douleur de la solitude.

Il ne pouvait cependant s’attarder. Il lui faudrait bientôt trouver un abri pour la nuit mais il préféra continuer sa route plutôt que demander l’hospitalité. Il se remit en marche, longeant les vignes. Elles prospéraient sur le plateau, luttant contre les vents contraires. Jordi aussi devait lutter, arc-bouté. On aurait dit qu’une main invisible le retenait dans son élan. Il s’abritait parfois derrière une haie de cyprès plantée là pour protéger les cultures des bourrasques.

Dans la direction du Sud, le Canigou veillait sur lui, impassible, sa dent pointue plantée dans le ciel comme un clou dans les pieds du Christ. La présence de la montagne le rassurait. On en distinguait la silhouette d’à peu près partout où l’on se trouvait dans le pays. Telle une étoile, elle servait de guide aux égarés.

Jordi ne s’était cependant jamais risqué vers le sommet auquel étaient attachées de très anciennes légendes. L’une d’elles raconte l’histoire de sept hommes qui s’étaient hissés jusqu’au pic dans l’intention, dit-on, de détrôner Dieu de son royaume. Ils furent bientôt punis de leur folle entreprise. Foudroyés et emprisonnés à jamais dans une pierre de forme pyramidale à laquelle on reconnaît un des massifs voisins.

Pour Jordi, cette légende était une mise en garde. Il contemplait, sans oser l’approcher, cette gigantesque muraille dont les crêtes, la nuit, caressaient les étoiles. A la vérité, Jordi ne manifestait aucune désir de défier Dieu. Il s’efforçait de chasser de sa mémoire les paroles du prêcheur qu’il avait croisé en chemin, redoutant l’ire divine s’il mettait un tant soit peu en cause l’ordonnancement du monde voulu par Lui. Mais il avait du mal à se détacher des paroles de l’homme énigmatique.

Aussi, confiait-il au Canigou son désir de servir Dieu par l’art dont il avait appris les rudiments et qu’il cherchait à perfectionner maintenant. Jordi croyait en un seul Dieu. Il n’avait pas l’intention d’en changer. Même si, parfois, l’inquiétaient les comportements humains violents et injustes. Il se surprenait à y voir la négation de la parole d’amour que les Evangiles s’efforçaient de répandre dans un monde aveugle et sourd au Bien universel. Pourquoi son Dieu tolérait-il le mal ?

 
Texte et image : Serge Bonnery