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Nous allions. Bon train. Bon allant et bon vent. Les jumeaux, Ici et Là, s’étaient tus et Pluie n’avait pas encore pris le relais. De temps en temps, Barbare trouait le silence de son cri éveilleur. Depuis des heures, les chiens nous halaient de l’avant, haletant d’une bonne haleine, à bonne allure. Sur cette vaste étendue glacée, blanche et grise, chacun d’entre nous laissait le fil de la pensée se dérouler, les images s’échapper, sans chercher à les retenir. Nous les laissions aller et nous allions.

Parfois, je songeais à mon nouveau nom et à ma nouvelle fonction dans le groupe. Les arcanes du Mah-jong n’avaient pas tout dit mais depuis la disparition du Creuseur de Parole, il semblait évident que je devienne La Chronique. Le groupe me l’avait fait comprendre. Répondrai-je à leurs attentes? Ne les décevrai-je pas, une nouvelle fois? Que n’avais-je été? Tant de fois, née étais-je, tant de fois, un nouveau nom avais-je pris, tant de fois, tué dans l’oeuf l’avais-je.

De La Conique – long cornet de silence de mon enfance- à La Promesse jamais tenue, il fallait, avant d’embrasser le nom de L’Accomplie, endosser celui de La Chronique. C’était un engagement lourd de conséquences et vers l’allègement jusqu’à présent m’étais-je tournée. J’enviais aux enfants le confort de ne pas choisir.

Le choix du nom nous avait rendus hors-la-loi, la loi des Grands Nommés s’entend. Rendus? Pas encore. Nous avions refusé les implants identitaires qui faisaient de ceux du Grand Nombre des codes-barres. De même, nos pupilles et nos empreintes palmaires n’avaient pas été scannées. Les Grands Nommés héritaient des noms de leurs parents, en même temps que le capital humain nécessaire à leur vie luxueuse de nantis.

La plupart de mes compagnons avaient choisi leur nom, une fois pour toutes. Qui signait l’entrée dans l’âge adulte. Tisseuse, dont les dons avaient été détectés dès l’enfance, avait toujours porté son nom. Joueur de Hang devenait de plus en plus Hang – mais peut-être revêtait-il un autre nom seul réservé à Tisseuse. Ces deux-là, devenus quatre d’un coup, avec la naissance d’Ici et Là, chers à nos coeurs, formaient le coeur de notre groupe. À plus de prudence, ils nous incitaient.

Quant à Lautreje, c’était son troisième nom. Avant, vénéneusement belle, la Semeuse de Trouble elle était, et ma rivale. Après la perte du Creuseur de Parole, avec un petit couteau à manche plat destiné aux opérations chirurgicales, elle avait voulu graver son nom au creux de son poignet. Du moins, c’était sa version. Je l’avais trouvée inanimée baignant dans son sang.

Paniquée, j’étais aller chercher Tisseuse, qui avait réussi à maintenir le filet de vie de celle qui était devenue Lautreje, et mon amie. Grâce à l’art de Tiseuse. Je la regardais jouer avec ma fille et lui tendre son poignet – cicatrisé depuis longtemps sinon le coeur- pour que Pluie y inscrive le gazouillis de ses mots.

Nous allions. On eût dit que rien ne pouvait se passer. D’ailleurs, dans ce grand désert blanc, rien ne passait que nous, comme le tracé de l’encre sur la blancheur de la page. Soudain, nous l’entendîmes, le grand Soudain. Plus fort et plus près que la première fois.

(à suivre)

Texte : Christine Zottele