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29 9 écluses Bougival pour cosaques

Elle a lu le récit du recruteur. Elle a souri et s’est promis de lui faire payer de l’avoir désignée comme DRH, elle qui se voulait, maintenant qu’elle avait fini son noviciat, qu’elle était considérée comme partie du groupe de cosaques, qui se voulait donc petite courroie partagée entre désir de rendre service et bougonnement, comme l’étaient les «mères» sur les chemins des compagnons faisant leur grand tour, ou comme une cantinière assez peu douée, mais pleine de bonne volonté.

Mais enfin, bah, s’ils voulaient…

Elle est rentrée dans sa chambre, a enlevé ses bottes, s’est plantée devant la fenêtre.

Dans le soir qui s’installait, la tension qui se relâchait, elle pensait à l’histoire de l’apatride.

Elle s’est souvenue d’une autre peine, autre, en mineur, sans doute, mais la peine ne se mesure pas, celle de ce vieil homme dont elle avait entendu parler, ce vieil homme triste secrètement d’avoir deux patries.

Ce vieil homme qui avait fini sa vie loin de la mer, des mers et de la sienne, dans les terres dont étaient partis ses ancêtres, au milieu des terres de ce pays sien – et il allait marcher au bord des écluses pour voir vivre l’eau.

La chambre, sa chambre-bureau, où il avait voulu mourir, hors de l’hôpital, en une longue décrue, entouré des siens.

Et la voix racontait : “son lit, ce lit compliqué qu’on lui avait installé pour permettre les soins, était au centre de la petite pièce, face à la carte marine qui surmontait auparavant sa table bureau. Et parfois à une fixité de son regard, nous savions qu’il la regardait, cette image, abstraite et parlante, de la rade d’Alger.

Et, un jour, en entrant doucement pour voir s’il dormait, j’ai vu qu’il pleurait, doucement, lui, notre soutien, et, comme je m’inquiétai, il m’a dit que c’était pour son pays qu’il avait perdu, qui n’était plus sien.”

Texte et image : Brigitte Celerier