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canigou

Pour connaître le pays dont nous allons parler, pour en dessiner les contours, pour en pénétrer les secrets – odeurs de garrigues, terres arides, forêts, humus, cendres, pavés brinquebalants, ciels transparents, nuages lourds poussés par le vent – il faut marcher.

Quitter les autoroutes, emprunter les sentes, s’accrocher aux pierres, marcher, grimper, user les souliers, en ne perdant jamais de vue que vous formez aujourd’hui vos pas dans ceux des Bonshommes qui voyageaient à travers tout le territoire, à l’abri des regards indiscrets et des menaces inquisitoriales.

Ce pays gagne à être connu lentement. Et pour cela, il faut marcher. L’arpenter. Nous aurons à parler de sa géographie, de ses frontières. Nous aurons à nous poser la question, justement, de la frontière. En attendant, pour évoquer la marche en pays cathare, voici un texte tiré d’une prose en cours et qui ne connaît pas encore son nom…

Des papillons aux ailes jaunes lui ouvraient le chemin. Il arpentait une garrigue pentue balayée par le vent. Ses pieds parfois glissaient sur des pierres qui libéraient de petits lézards verts s’enfuyant, effrayés par le remue-ménage que causait le passage de l’homme en ces lieux isolés de tout et qui, l’hiver, devaient paraître lugubres et inhospitaliers.

On lui avait dit que, jusqu’au château de Puilaurens où il trouverait refuge et d’où il n’était plus très loin maintenant, il devait s’orienter en se fiant au Canigou. La montagne à laquelle la légende attribuait des pouvoirs sacrés trônait au-dessus des plaines et des vallons comme une matrone. Elle imposait sa masse sombre et on ne la perdait jamais de vue. Elle était comme un phare pour les marcheurs qui, se référant à sa forme changeante selon l’heure du jour et la position géographique de l’observateur, ne risquaient pas de s’égarer.

Le pic s’élevait dans un ciel où couraient en tous sens des nuages affolés. Il montrait le sud.

C’était la première fois de sa vie qu’il était confronté à une nature dont il ignorait les secrets. Malgré les recommandations de ses aînés, plus aguerris que lui car tous avaient déjà voyagé à pied vers des pays lointains, il était parti en plein hiver, impatient, sans attendre le retour des beaux jours.

Aussi depuis son départ, rien ne lui avait été épargné : la pluie, le froid, la neige avaient entravé sa progression, le contraignant à de longues haltes et il s’était mis en retard par rapport à ses prévisions. S’il avait quitté les siens à la belle saison, comme on le lui avait aimablement conseillé, il en serait au même point aujourd’hui : c’est-à-dire encore à mi-chemin de l’abbaye qu’il espérait rejoindre désormais aux portes de l’été.

Marcher seul lui apprenait à observer son environnement avec attention. Il s’amusait des silhouettes d’arbustes ballottées par le vent : on aurait dit parfois qu’une danse folle, orchestrée par un musicien invisible, animait le monde.

Quand il s’asseyait pour reprendre son souffle et boire à sa gourde, de plus en plus flasque au fur et à mesure que la journée avançait, il laissait ses pensées vagabonder au gré des courbes du paysage. Il s’interrogeait sur l’amas de pierres qu’il allait devoir franchir, mais non sur la manière dont il devrait s’y prendre pour éviter une chute.

Plutôt, il se demandait qui avait bien pu placer là cet amas qui lui apparaissait – mais ce n’était  sûrement qu’une apparence – chaotique. Qui, sinon la main de Dieu ? Ses maîtres lui avaient appris, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, que Dieu avait la mainmise sur ce bas monde et que rien ne lui échappait de sa constitution.

La plus fragile libellule comme le plus musclé des forgerons – tel celui dont il admirait la force, penché sur l’âtre chargé de braises qui rougissaient ses joues, aiguisant les ciseaux que les tailleurs de pierre, sur le chantier, soumettaient à rude épreuve – étaient soumis à son bon vouloir et il avait pouvoir de vie et de mort sur tout.

Alors, il ne doutait pas un instant que ce tas apparemment informe de pierres blanches veinées de vert formant un obstacle sur son passage répondait à un agencement dont il ne percevait pas le sens mais qui, au regard de Dieu, constituait, avec les autres éléments alentour, un tout cohérent et harmonieux.

Il avait beau forcer son regard à fuir toute forme de complaisance envers le monde qui l’entourait, il ne décelait jamais aucune faute dans l’ordre qui, plus grand que lui, le dominait. Il en éprouvait de l’humilité.

Mais d’autres hommes lui apprendraient bientôt que ce monde-ci n’avait rien à voir avec la main de Dieu…

(à suivre)

Texte et image : Serge Bonnery