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24 9 pour cosaques - Kandi

Borislava, le soir, dans sa chambre, regarde par sa fenêtre, voit le calme et rien, est satisfaite… s’installe dans l’attente, comme le fort Bastiani, se souvient d’une recherche interrompue, recherche sur ce qui lui échappait dans ses très anciens, fractionnaires, vagues souvenirs du vieil homme.

Elle ouvre sa valise, elle sort trois livres, elle en ouvre un, feuillette, s’arrête sur une phrase, et commence à traduire très laborieusement, avec une petite rage passagère contre son ignorance des langues, la facilité avec laquelle, elle les a, durant toute sa vie, côtoyées sans vraiment les pénétrer.

Elle lit : «….. arriva à Kandy le 26 octobre 1944, mais seulement avec le statut technique de visiteur,….» («Britain in Vietnam – prélude au désastre» de Peter Neville)

Elle lève la tête, elle se souvient de ce qu’elle sait, et de ce qu’elle a lu dans d’autres livres.

Elle se souvient qu’il avait été nommé commandant des Forces expéditionnaires françaises en Extrême-Orient, à la tête de la division coloniale qu’il avait rassemblée, reconstituée, à Alger et du Corps léger d’intervention qui se constituait.

Elle se souvient qu’il avait été décidé que la France devait pouvoir participer à la guerre en Extrême-Orient, qu’Eden semble-t-il, d’après ce qu’elle a compris, y était favorable, que Churchill avait approuvé .. «qu’une mission française et le Corps léger soient attachés au SEAC», disait T.O. Smith dans «Churchill, America and Vietnam 1941-45», que Roosevelt ne voulait pas que la France participe, qu’il avait prévu une reconquête par les Anglais soutenus par les Américains, et un statut international pour l’Indochine (dans Michel Huguier «De Gaulle, Roosevelt et l’Indochine de 1940 à 1945») et que

«Le War Office recommanda que si rien n’était décidé à la fin du mois, alors le général … pourrait faire une visite personnelle à Mountbatten. Le Foreign Office admit qu’il ignorait le contenu des récentes discussions entre Churchill et Roosevelt à Washington. ….» (T.O. Smith)

Elle lit, elle imagine, elle voit ce dîner au palais gouvernemental où il est invité par Mountbatten. Elle lit qu’y assistait le nouveau commandant US du théâtre chinois le général Wedemeyer… connu pour s’opposer à la mission.

Elle imagine les échanges courtois, la franchise affichée, les idées qui se lisent derrière.

Ces deux hommes encore jeunes, Mountbatten et le Français (il avait un peu plus de 45 ans, général de Corps d’armée depuis quelques mois)…. elle croit deviner une sympathie entre eux, ou du moins un désir commun, celui d’une présence française en Extrême-Orient (peut-être pour diviser la puissance) mais la prudence… leur pouvoir et leur dépendance de leurs gouvernements, la nécessité d’avoir l’aval des Américains.

Elle se demande si sa femme était là, arrivée avec lui. Elle sait qu’ils se sont rejoints après la longue séparation de la guerre. Elle sait que M a été à Kandy. Elle a vu les lettres à sa fille, l’annonce d’envoi de tissus légers, cette denrée si rare qu’inaccessible en France, pour habiller ses petites filles, l’évocation de la température, des fleurs, ce petit rêve envoyé vers la grisaille et la pénurie, et les allusions si légères et vagues qu’inexistantes à ce qui se passe autour d’elle.

Elle le voit, lui, rédigeant son mémorandum, plaidant que le minimum que la France puisse faire pour ses alliés était le maintien d’une guerre de guerre de guérilla et de destruction du système japonais de communications. (ce qui fut obtenu, et le Corps d’intervention fut entraîné en Birmanie avec les commandos anglais, et agit en partie en liaison avec eux), proposant le Nord Laos comme tête de pont pour les opérations aériennes….

Elle devine sa tension vers son but, et la conscience qu’il a du peu dont il dispose, la satisfaction avec laquelle il remercie, d’autant plus chaleureusement qu’il veut les rendre inattaquables, installées les marques de considération, la présence du drapeau français, etc… sa résignation un peu amère à ce que les troupes réunies, sauf le corps d’intervention soient affectées, en attendant ou définitivement, à la campagne de France.

La présence de sa femme, les fleurs, le soin qu’elle met à être discrète et présente.

Et le retour en France en 1945, assez fier malgré tout de ce qu’il a obtenu, le passage de commandement…

Elle pense, et décide d’accepter d’ignorer l’absence des indiens, cingalais, birmans, vietnamiens dans ces échanges, du moins dans la prise en compte de leurs désirs d’indépendance.. ne restent que des amitiés, et le jeu des influences, japonaises, chinoises, occidentales.

Elle aimerait en savoir plus, comme elle aimerait connaître l’avenir du fort Bastiani.

Texte et image : Brigitte Celerier