Paris-sous-la-pluie

Il faut un tamis. Un grillage de pluie ou d’eaux sales. Le caniveau rigole. Il emporte avec lui le tri de la terre. La boue, le sol, l’érosion du temps qu’il fait. La fange remonte.

Et le tamis sélectionne par de nouveaux passages encore et encore. Du plus gros à ce point de finesse où l’on cultive le dernier grain de folie.

Il faut un tamis à secouer par brassées. Y mettre de la vie par pelletées, des tas-mis. La vie grossière dès le départ. La vie pêle-mêle. La vie en vrac. On jette dedans, on malmène, on agite, on fait œuvre de choix.

Faux. Est-ce ce qui doit rester ou ce qui tombe qui importe ? Est-ce l’épais ou l’émincé ? Est-ce l’ultra maigreur de la vie qui est capitale ou alors ces morceaux, disparates ? Le souvenir, les actes, la «faisance» du temps ?

Il faut un tamis. Et par un geste simple de balance et de danse, procéder à l’extraction du central. L’amour a dû passer au travers.

Un grillage de pluie. On lave beaucoup dans les mines. On lave, c’est-à-dire on éclaire la pierre avec de l’eau. Comme tant, tu ajustes à ton crâne une passoire en guise de chapeau. Le vent est irrespirable, mais mettre les trous à l’air t’est indispensable. Tu sors ainsi avec ces petites perforations et ces matières grises dissipées. C’est un ustensile profond qui crache des mots, des échelles de Beaufort toutes tremblantes dans l’espace. Il pleut du vide et des salades, bien essorées, panées de nuages ou de simoun. Ça fera un biscuit pour prendre le café. Moins tu as d’idées, même noires mêmes blanches, et plus se faufilent dans tes commissures des étincelles absurdes, comme un briquet farouche. Réfraction limpide des mirages.

Les mots te renvoient, te retirent, te remettent, te démettent.

Tu tentes atteindre, tu ramènes le vide. Personne dedans, des mots, des carcasses d’âmes, du cartilage. Tu jettes à nouveau le filet. Tu ouvres la gueule, tu cries peut-être, tous les leurres sont permis. La proie est invisible. Mais là quelque part ? On a dit que le coin était graveleux, qu’il rendait parfois des humains, hors du magma, pépites. Alors.

Ça finira mal. C’est l’instant de déboucher l’obscur. Il y a la bonde et puis les flots. Sans arrêt de moussons. Et non, bien sûr. Tu n’y parviens pas. Tu reviens, le corps douché comme on passe au jet les hystériques ou le diable. Tu avais peut-être un univers, une société, un cercle. Maintenant juste un pied sur le fil. Tu rames un moment dessus et puis tu te retires. Il est temps. Alors.

Sur le reste de terre, le sol râpé de ces orages, tu comptes les pierres, cadeaux de topaze ou de jade, un peu de ciel revenu du camp de tes enfances. Mais est-ce encore toi qui parles ou alors le Temps ? T’a-t-il entièrement usé et n’es-tu plus que cette mycose parasite, les tantinets à deux mains du génie du sablier.

Tu égrènes des rituels de sauvegarde, tu pries de sexe, de mots et de vent. Ce ne sont pas des jours convenables. Le désir reste en prison. Il a son espace gainé, une antichambre. Dans le tamis, il y a des trous autant que des croisements de fers. Le mur fait des élongations de corridors. Tu suis le parcours gymnaste. Peut-être te faut-il tenir le fil de la clôture, toujours vérifier quoi ? Faire le contour de la membrane. Le brouillard a mis une housse sur la cage. Une housse de futaine mal décatie. Tu t’appropries l’irrespirable.

Mais un trou dans le mur. C’est grand comme une main petite. C’est par là la sortie, une image, dans laquelle tu exerces ton évasion. Tu songeais écrire et écrire te songe.

Essai de flaconnage du fleuve. L’eau dans la cage de verre. Belle forme carrée adhérant
à la structure. Alors, prendre entre mes mains le flux. Serrer, pétrir et lâcher, pour voir. Les
épousailles de courant ne donnent pas grand-chose.

Pareil des agitations de sentiments, ensemble humide que je ne sais coincer contre un
mur, ni détrousser, ni modeler, ni contenir, tous plaqués contre moi. Ils m’échappent,
glissent par les fentes, par toutes mes fissures, mes crevasses mal vécues. Je suis un
corps troué, une outre percée. Reste cette image de passoire dans l’évier. Jamais elle ne
m’a paru autant se surpasser que noyée dans le grand tout de l’eau.

Tu me prends le regard, je te rentre dedans.

Je me jette contre. Tes bras n’ouvrent pas ton corps, je me fracasse contre ta chair, je
me frappe, je m’élance. Briseras-tu le mur, arriverais-je dedans ?

Mettre mon sang dans le tien, me loger au travers. Passer outre, passer travers.
J’essaie, je refais, je m’élance. J’y vais de ma puissance, de ma sueur, de ma rage
infernale. Tu sais que je ne vais pas y parvenir. Tu ne peux rien. Me recevoir, me
renvoyer, me retenir un peu, pour me faire croire que tu comprends. Mais tu ne
comprends rien, tu es loin; même près tu es loin, même loin tu es loin.

Démence de bélier. Avoir part de ton ventre retourné dans ta vie première. Fractions
de particules, je cours, je bombarde mon désir au cœur des particules. Tu es encore de
pierre. Même tes bras, ton cercle, l’anse.

Ça ne passera donc jamais?

J’étends mes doigts. Craquements de phalanges, je gigote, je manipule.

Clavier sauvage. Un galop, dans le terrain, pareil, des doigts sur les touches. À la
rotule, au garrot, la course des ongulés de l’écriture. Mes mains dégagent le corral, je
frappe, – je frapperais n’importe quoi-. Je force barrière et passage.

Entendre ce bruit de gare de triage, ce bruit de charge rapide, emballée. Songer à la
force de poussière que cela va soulever sous mes narines, cette buée de naseaux,
collante dans le foulard. Et l’humide du tissu quand on crache son souffle et qu’il pompe
vos salives. Imaginer alors et désirer la guerre.

J’étends mes doigts, les étire comme des jambes à la marche.

Le pas de l’oie de ma main sur ta chair. Fantassins tranquilles et secrets éclaireurs du
désir. Je vallonne, je creuse, je franchis les gués du pays. Je change mon rythme, je
rampe au ras de la caresse. Le moindre craquement te fera fuir. Rester sur l’inconnu,
au revers toujours et ne montrer aucune trace si ce n’est la piste silencieuse d’une
possible bataille.

Et puis crocher mes doigts, reformer les griffes des accrochages. Chercher tes serres.
Les empoigner. Nouer les prises, clés de bouches, clés de corps, de jambes. Dérouillée
intense. Close-combat dans le sable du drap.

Ouvrir lâcher.

Chaque jour trier ainsi l’amour. Le domestiquer avec la même crainte de la fuite et
l’emballement.

Et redevenir sauvage.

Texte : Anna Jouy
Illustration : Paris sous la pluie – A la recherche du temps présent
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