El_Chapo_in_U.S._1

Il a entendu. C’est comme dans les films. Tout pareil. Devant le public, il a entendu la sentence. Il regarde autour de lui. Ce sont ses derniers moments avec la foule. D’elle, il sait qu’il ne connaîtra plus jamais les regards, les odeurs et le bruissement des lèvres. Il est debout. On a dit que c’était pour la vie. Que c’était pour la mort plutôt. La mort lente. Alors il a regardé tout autour. Les murs, l’air immense de la salle de ce tribunal. Là où il a crû vraiment longtemps que jamais il n’entrerait, puisque jamais il ne serait pris. Quand il festoyait dans les richesses et dans le luxe… Il a pensé qu’il avait tout pour gagner, toujours, et que ça durerait vraiment, vraiment. Il avale ce monde autour de lui, ces hommes, ces femmes venus savourer sa condamnation, sa défaite. Il avale les figures, les parfums, les respirations, les couleurs de tous ceux-là, parce que c’est sûr, c’est dit, -ils l’ont affirmé- il en a pris pour le reste de sa vie.

Il a bien fait avant, de tout essayer, même la bonté, les cadeaux, les appuis ! Il a tout essayé avant. Le luxe affolant, les boissons, les ivresses, les plats les plus chers et aussi les petites galettes de maïs dans la rue, le soir. Il a goûté à mille femmes, jamais la même, sauf Maria qu’il n’a jamais eue. Sauf Maria, elle doit bien rire cette garce ! Il a testé le jour, la nuit : chaque heure de sa vie, il a flambé, de l’enfance à cet instant où il sait que c’est la nudité absolue qu’il va essayer, pour la première fois.

Le monde, il l’a si bien connu, les besoins des hommes, des femmes, la misère des siens, des travailleurs, la maladie, les maisons en loques, le désespoir des peones. Leurs fêtes excessives, leur ivrognerie, leur joie à bout de fusils, ces moments où ils se sont senti exister, quand lui, il les menait, quand lui les commandait, sous la terreur certes, mais aussi avec des poignées de dollars. Il a avalé la vie d’un seul trait.

La mort aussi, qui a revêtu tous ses costumes pour lui. Celui de la faim, de la crevure oui, celui de l’âge extrême bien sûr. Mais aussi les habits sanglants de cette mort qu’il a distribuée à tour de bras, pistolet sur la tempe, couteau lacérant la gorge, dynamite, mitraille… Qu’importe ! Oui, il en vu des yeux s’égarer sur la frontière de l’au-delà, le cherchant, s’accrochant à lui, interdits, stupéfaits ou haineux. Et puis cette autre charogne cachée, qu’il a cultivée dans ses plantations secrètes de coca, celle qui valait tant d’or, celle qui l’a enfermé, lui, dans le box des accusés.

C’est son dernier regard, qu’ils en profitent aussi ces soi-disant justes, ces clameurs de vengeance, parce qu’eux non plus, ne pourront plus le scruter, le narguer de leur violence, ils ne pourront plus rien lui faire, plus rien pour l’atteindre.

Il sait bien où on va l’emmener. Ils ne savent pas faire mieux, ils ne peuvent pas faire mieux ! Ils auraient aimé lui administrer un lent poison qui l’aurait fait souffrir longtemps, baver d’effroi en se sentant partir vers l’autre monde. Mais ce ne sera pas ainsi : il va être jeté dans cette petite cellule étroite, toujours allumée, avec ces chiottes à terre et la couche dure. Et puis il restera là, avec parfois un œil surgissant dans un guichet pour s’assurer qu’il ne va pas crever avant d’y avoir passé une longue vie. La lumière comme un soleil des fous, le silence comme un boucan d’enfers, et lui comme le monde entier, toujours empli de vie et de souvenirs, toujours plus flous, toujours moins vrais et sa voix qui s’étouffera contre les murs lorsqu’il dira… C’est moi El Chapo…

Texte
: Anna Jouy
Photo : Official Website of the Department of Homeland Security