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Remise d’un prix littéraire.

Pierre venait d’assister à un miracle et à un désastre. Il était face au miroir tremblant de la culture, au purgatoire civil de l’espérance incarnée, incapable d’éprouver une joie, accroché à la parole, tendu aux lèvres déformées, saccadées, de l’orateur.

Le miel qui s’écoulait de la bouche spasmodique venait heurter les parois escarpées de son âme exaspérée.

Quelle tristesse, quelle beauté dans l’emphase de l’esprit malin qui présidait au sacrifice ritualisé de ses espoirs. L’autel noir de l’église déclamait une liturgie convenue dans un espace écholalique saturé de chaleur moite. La fuite fut son seul recours sous une pluie invisible de flèches acérées, sa cuirasse n’était pas ajustée pour affronter cette bataille perdue d’avance. La retraite salutaire dans l’écrit lui permettait, pour un temps, de restaurer les injures du temps.

So Long Marianne, de Léonard Cohen, le plongeait dans l’abîme des soirées d’adolescence.

Bonjour ! Le matin vient caresser mon corps douloureux. Le drap n’a pas de marque à mes côtés. Pas de rêve non plus cette nuit. Ou bien était-ce un songe ?
Les oiseaux colorés de la citadelle de verre se sont envolés hier soir, ils s’étaient regroupés par milliers formant un bouquet éclatant des chants dévastés par la joie de la migration à venir. Ils laissent un vide de tendresse, le cœur serré je regarde les arbres décharnés. Quelques plumes volent dans le petit matin d’automne, la lumière les fait briller d’un éclat laiteux qui ricoche sur les couleurs sombres des feuilles de marronnier brûlées par le soleil d’août. Le vent s’est levé d’un coup, comme si une barrière invisible l’avait libéré d’un long repos. Les tourbillons de poussière emportent les chaleurs d’août laissant derrière eux des fragrances de tilleul.

Le bassin étale ses couleurs tristes sur la palette des pas nonchalants de l’espoir.

Les mouettes, encore elles, crient l’amertume des jours fastes.

Pierre, une nuit blanche dans sa manche, regarde le jour pointer son visage d’or dans la brume du petit matin. Il a décidé de fuir, encore et encore, sans remord, sans doute. Comme après un crime odieux, il laisse sa mémoire se noyer dans les vapeurs d’un alcool éventé. Le regard trompeur de la vie lui laisse un goût amer qu’il tente d’adoucir en plongeant dans la mélancolie des Fleurs du mal.

J’ai bien conscience que je n’écrirai pas comme Michel Leiris le fait dans L’âge d’homme.

Ma volonté vit sa propre déchéance. Une lettre d’amour volée au fond d’un grenier poussiéreux tombe en miette comme un parchemin égyptien mis à l’air libre d’un siècle dépassé. J’imagine Pierre s’en saisir, écrire une nouvelle pièce.

Deux personnages en un lieu unique. Le décor éclairé par une lucarne laisse passer un voile de nostalgie. Un parfum de jasmin rappelle le vase posé sur une table de bois blanc, une chaise de paille jaune expose un châle brun et vert. Un verre, une bouteille à moitié vide, un long couteau posé près d’elle effleure un bloc de papier blanc. Au fond, un regard aiguisé verrai la masse d’un canapé anglais recouvert d’un plaid écossai. Le temps semble s’être arrêté. Un parapluie attend l’ondée. Un porte-plume noirci gît sur le plancher qu’un tapis Persan cache en partie. Un bruit dérange l’oreille alanguie.

Une voix masculine :

« Tu es là ?

Une voix féminine répond :

« Je dormais. J’essaie d’écrire à Jean, je n’y arrive pas ; les mots sont trop longs, ils restent coincés dans ma tête.

(Nous nommerons Lui la voix masculine et Elle la voix féminine. Lui a une voix grave qui insiste sur les consonnes, une voix étrangère, slave ou germanique. Elle s’exprime avec douceur, le timbre est clair, une insistance sur la fin des phrases, comme une langueur, donne une impression de lassitude étudiée, un léger chuintement ajoute une grâce enfantine au portrait de la voix.)

Lui : attend, rien ne presse.

Elle : je sais mais je tiens à lui écrire, tu le sais bien !

Lui : il y a pourtant longtemps que tu ne le vois plus, tu as son adresse au moins ?

Elle : je sais comment l’avoir, je demanderai à Hortense.
Lui : Hortense ?

Elle : mon amie de lycée, elle a les coordonnées de tous les anciens de notre classe de terminale.

Lui : celle qui avait les cheveux noirs et qui dessinais des bites en les classant par ordre de longueur ?

Elle (avec un petit rire nerveux) : elle t’avait mis dans la moyenne de la classe, je me demande si elle vous avait tous vus pour être si précise, je lui demanderais !

Lui : c’est ça, fiche-toi de moi, c’est bien le moment !

(Comme vous l’avez compris, Lui et Elles sont d’anciens d’un lycée de banlieue, ils se sont retrouvés, en fac de lettre, après une semaine de cours ils sont devenus amants. Les études terminées, la vie les a séparées, on ne sait pas quand ni dans quelles circonstances ils se sont retrouvés.)

Lui, encore : je te rappelle que jean, que tu as adoré, vous envoyait des lettres pornographiques sur le modèle des orgies romaines de Caligula !

Texte-Photo : Jean-Claude Bourdet