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La rose offre des méandres de tendre incertitude. Elle peut se voiler, prendre la forme d’une brume de perle. Sa peau délicate pénètre profondément l’oreille attentive au murmure d’une langue de soie.

Encore un extrait de Météore de À. Du Bouchet qui éclot dans ma mémoire :

« L’absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige. La nuit apparaît. J’écris aussi loin possible de moi. »

J’ai rencontré un psychanalyste hier soir, il essaie d’écrire une conférence, je me suis retrouvé dans ses paroles.

« En écrivant sur la passion d’une patiente j’ai cru m’éloigner de moi, trouver une figure qui m’aiderait à créer une aire de jeu, un lieu externe, dans quelque square, avec des balançoires, du sable. Mais, que dire, en relisant, ce matin de Mai, je vois, comme dans un miroir, une image cruelle, de ma souffrance.

J’écris en citant, plusieurs fois André Green, que je déteste. Je me demande si ce n’est pas pour donner à l’auditoire auquel s’adressera cette conférence, une occasion de le critiquer ? »

« Je vais t’apprendre à être égoïste… sinon je te quitte »

La soirée était remplie de ma colère, elle l’a tout de suite perçue sur mon visage. Je suis transparent pour elle. Je n’en peux rien dire, je n’ai pas encore, à plus de cinquante ans, appris l’alphabet subtil de la colère. Chez moi, elle éclate, me met en miettes, je m’en méfie. Je suis désemparé par la violence qu’elle mobilise en moi.

Vendredi, 4h57.

Je ne dors pas ! J’ai eu l’illusion fulgurante d’avoir une clarté d’analyse que j’essaie de fixer sur cette feuille.

La forme sera celle d’un dialogue imaginaire, entre deux personnes, un homme déjà mur et une femme un peu plus jeune que lui. Les personnages sont très proches de Muriel et de Pierre mais ils en sont également éloignés. Je fais de nombreuses fautes de frappe, j’ai pris un demi Lexomil, il y a trois heures pour, je l’espérais, pouvoir dormir et me reposer.

Cela ne marche pas, je suis envahi de doutes affreux et de haine destructrice.

Elle : « Nous sommes loin »

Lui : (spontanément, sans réfléchir à ce qu’elle veut dire) « C’est toi qui es loin » (il l’a sentie préoccupée pendant le repas, elle avait faim et s’était attablée à une table de bistrot sur le quai Richelieu à B. Elle venait de voir une pièce, H et H; elle avait aimé le texte qu’elle avait trouvé très fort et très beau ; elle avait essayé de lui faire lire le résumé, il avait fait semblant, il est incapable d’en dire quoi que ce soit ; H, un poète allemand et H un nazi, un dialogue vide, vertigineux ! Ce n’est pas que cela ne l’intéressait pas, au contraire, ce qu’elle en disait lui paraissait très proche de la conférence qu’il préparait alors. Il essayait d’y parler de la rupture d’une analyse engagée dans un climat de haine et de désespoir, elle avait évolué vers un transfert amoureux qui dérapait sur un mode érotomane, il avait décidé de mettre fin à cette analyse et depuis il y pensait souvent, il espérait, avec ce travail, comprendre ce qui c’était passé et en faire quelque chose.)

Elle : « Ah si c’est ce que tu crois ! »

Il ne savait plus. Durant la soirée, les moules étaient délicieuses, elle mangeait avec les mains se mettait de la sauce au roquefort sur les joues, le nez, c’était très beau, il lui disait qu’elle était belle, elle le regardait avec ses yeux noisette, un regard profond, comme pour sonder son propos, comme si elle ne le croyait pas tout en étant heureuse de ses compliments amoureux. Il était gai et profondément triste, elle le percevait et lui croyait aussi percevoir sa tristesse sous les éclats de rire qui le séduisaient depuis qu’ils se connaissaient. Il l’avait écrit, leur vie était un éclat de rire. Mais depuis quelques mois, il entendait ses rires comme une mélancolie, un désespoir, recouvert d’une mince peau qui s’amincissait, se déchirait. Elle parlait beaucoup de mort, disait qu’elle avait vécu le meilleur, avec ses enfants, que la suite serait une vie de merde. Il était très blessé de l’entendre dire ça, il ne pouvait pas toujours le cacher. Lui il vivait, ou plutôt survivait, d’espoir, de liberté retrouvée, dans l’attente douloureuse de leurs rencontres. Il aimait la faire rire, c’était plus difficile qu’au début, mais il y arrivait encore. Mais depuis quelques temps, il avait de nouveau l’impression qu’elle s’éloignait. Ce n’était pas la première fois qu’il ressentait ça, c’était moins violent, elle lui avait dit qu’elle ne voulait plus qu’il lui dise ça !

Ils s’étaient quittés il y a quelques heures, elle avait refusée de passer un moment avec lui, comme souvent ils le faisaient, dans son refuge qu’elle avait dû mettre en vente.

Elle subissait des coups violents qui la laissaient hébétée de longs jours, elle semblait alors régresser à un état de terreur sans nom qu’elle tentait de tuer en sirotant des Despérados et de la Manzana.

Elle disait qu’il ne la comprenait pas.

Il lui disait qu’il était terrorisé, que c’était, c’est ce qu’il croyait, un refus de voir la réalité. Elle était prisonnière et s’entourait d’un manteau maternel qu’elle déployait autour de ses enfants. Rien n’existait plus alors, c’est ce qui le blessait, que ses enfants qu’elle voulait protéger. Elle était beaucoup plus réaliste que lui et beaucoup plus gaie aussi. Elle disait que ce qu’ils vivaient était précieux, qu’il fallait le préserver.

En face de lui : la maison.

La maison se couvre de vigne vierge, un peu plus chaque année, elle semble à l’abandon, quelque silhouette, une ombre furtive, file parfois à une fenêtre. Le matin blême apporte un bouquet de brume, quelques martinets chassent les humeurs tristes de la nuit.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet