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« La loi du grand amour est rude pour qui s’est trompé de chemin. » Jacques Higelin

Cinq ans s’étaient écoulés depuis notre séparation lorsque j’ai croisé Béatrice par hasard à Barbès, dans le quartier où on avait vécu ensemble pendant un an. Lorsque je suis tombé sur elle en sortant de la pharmacie, à l’angle de la rue Labat et de la rue Marcadet, elle était devenue pour moi à peine plus qu’une ombre dans un coin de mon cerveau. L’essentiel des sensations que j’avais voulu garder d’elle remontaient aux quelques semaines de tension délicieuse qui avaient précédés notre courte vie à deux, lorsque j’essayais d’attirer son regard et qu’elle feignait l’indifférence. Et puis bien sûr il y avait eu aussi le paradis fugace du tout début, son rire moqueur ce soir de cinéma de plein air à la Villette, ses yeux brillants, ses gestes sans doute un peu trop nerveux, ses cheveux en désordre, sa peau mate, ses dents très blanches, le parfum de rose qui flottait dans l’air cette nuit-là, et le premier baiser, à peine un baiser d’ailleurs : mes lèvres frôlaient les siennes que déjà elle faisait mine de s’enfuir, riant toujours d’un rire si musical. Je voulais que tu meurs d’envie de m’embrasser, m’avait-elle confié plus tard. Il m’arrive encore, bien des années après, de tenter de ressusciter ce presque rien qui était et qui alors était tout pour moi. Ensuite, on avait fait l’erreur de vouloir vivre ensemble dès le début de notre relation dans le vingt-cinq mètres carrés que je louais rue Myrha, et le climat de passion des premiers moments s’était vite dégradé. Après six mois de vie commune, notre histoire déjà se morcelait. Depuis nos retrouvailles fortuites dans notre ancien quartier, je revois Béatrice environ tous les six mois. Durant ces rendez-vous réguliers, quasi-clandestins (à Sarah je préfère ne rien dire) on se parle plus librement qu’avant. Nos conversations sont plus légères, et aussi plus tendres. On n’a plus besoin de jouer la comédie du couple qui s’aime follement, puis se lasse et se déchire. N’oublie pas les éblouissements du début, me crie tout bas mon frère d’ombre, n’oublie pas les quelques jours d’amour fou que t’as vécu avec elle. Les jours augmentaient. Les premiers temps, tu n’en revenais pas de la retrouver chaque soir à l’appart. Tu n’en es pas revenu pendant trois mois au moins… Après les choses changent, et souvent elles tournent mal.

Le passé sédimenté s’accroche à mes basques. Désormais je crois qu’aucun de nous d’eux ne peut se résoudre à sortir l’autre de sa vie. Après chacune de nos rencontres, des choses qu’on n’avait pas clairement perçues lorsqu’on vivait ensemble refont doucement surface. Durant de brèves éclaircies, elles illuminent alors le présent d’une clarté surprenante, un peu comme ces rêves qui mettent en lumière certains détails que l’inconscient a enregistré tout le jour. Cet après-midi j’ai donné rendez-vous à Béatrice au bar fumoir le Moonshiner, pour la chanson de Dylan, l’ambiance speak easy et aussi parce que j’avais envie de retrouver notre passé de fumeurs endurcis. Je la regarde s’asseoir dans le profond canapé en cuir noir. Toujours l’impression qu’elle débarque d’un autre temps, comme si ses palpitantes narines avaient respiré d’autres siècles. Je lui propose une Lucky, ses clopes préférées. J’aime voir son sourire coupable quand elle l’accepte. Ça fait un an qu’elle essaye d’arrêter mais la cigarette fait partie des plaisirs qu’elle se garde en réserve, pour ses rares moments de quiétude, m’a-t-elle dit la dernière fois.

Béatrice a cinq ans de plus que moi. Elle sortait tout juste des études quand j’ai fait sa connaissance. Elle angoissait à l’idée de devoir chercher du taf, d’être obligée d’entrer dans la lutte, comme elle me le répétait souvent. Ce qui est évident pour les autres ne l’est pas pour moi, mais alors pas du tout. Moi j’avais 18 ans et j’étais encore plus paumé que maintenant. Je m’étais égaré dans une prépa HEC et me rendis vite compte qu’on nous préparait là aux métiers les plus cons qui soient. Après avoir galéré pendant huit mois, Béatrice a fini par trouver un poste dans une boîte de castings pour la pub et le cinéma. À son grand étonnement, elle s’est sentie à l’aise dans cet environnement pourtant éloigné de ses études. Elle faisait du casting sauvage. C’était un boulot tranquille, plutôt bien payé pour un premier poste. A chacune de ses sorties en ville, elle cherchait avec excitation la perle rare. Elle aimait lire les scénars, zoner au hasard des rues pour observer les gens avec attention (elle se piquait même de morphopsychologie, ce dont je me moquais). Elle aimait aussi aborder des inconnus dont le physique correspondait au rôle, tchatcher avec eux pour voir ce qu’ils avaient dans le ventre. Elle commençait tôt, finissait tard. Ça ne la dérangeait pas, du moment qu’on ait de quoi sortir le soir. De mon côté, mes deux mois d’été comme préparateur de commandes dans un fastfood en Bretagne m’avaient permis de mettre un peu de blé de côté, et comme mes parents me payaient entièrement le loyer du studio rue Myrha, on claquait la thune qu’il nous restait dans les bars enfumés et les clubs électro le week-end. On naviguait tranquille dans la main du marché. Comme tant de couples petits-bourgeois, on affrontait vaille que vaille les chagrins passagers et les aimables tristesses. C’est comme ça qu’au fil des mois, on a été atteints de bêtise, vous savez, l’infinie bêtise des gens qui ne se posent plus de questions, celle qui apporte même une légère ivresse avec l’âge.

Après la boîte de casting, Béatrice a cherché à devenir styliste. Elle a suivi une formation d’une année mais n’a finalement trouvé qu’un poste de chef de produit marketing dans la mode. Aujourd’hui encore, elle bosse pour une marque de fringues qui, me dit-elle avec un sourire en coin, cherche à bousculer le secteur et joue à fond la carte de la transparence. Elle sait de toute façon que je n’y connais pas grand-chose. Je m’occupe de « l’évangélisation de la clientèle », tu vois le genre… Elle a alors son rire mélodieux qui m’a toujours fait frémir. Comme lors de nos précédentes rencontres, on fait de notre mieux pour remuer le terrain laissé en friche. Qu’est-ce qui subsiste de notre très vieille histoire ? Non, elle ne s’est pas totalement volatilisée, elle est juste cachée derrière le bruit des choses. Même si elle a duré peu de temps, elle n’a pour moi rien de dérisoire. Je fais confiance au cognac pour irriguer les zones depuis longtemps desséchées et me faire retrouver quelques traces précises de notre vie d’avant.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul