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L’autre jour, dans une réception, j’ai vu une petite blonde aux cheveux courts. Plusieurs fois, nos regards se sont croisés et se sont échappés. Elle me disait quelque chose. Quoi? Je ne le saurai jamais.

Je ne sais pas d’où viennent ces étranges rendez-vous. Certainement pas de trajectoires lancées au hasard depuis un point invisible, une berge sur le Temps avec son lanceur de cailloux et nous, rebondissant… Certainement pas, sortis d’une planche à dessin, avec dessus tirées à la règle, des droites fusantes ou des courbes langoureuses. Certainement pas, mais je n’en sais rien.

Parfois la rencontre est là, presque concrète, presque réelle. On la sent qui existe mais qui n’a pas de tournure encore. On est dans un café, dans une exposition, dans une gare. On est là et l’autre aussi. La rencontre. On la sent qui passe et repasse. Qui va et vient, qui prend forme dans l’esprit. Qui pousse à des gestes inconscients, des pas. On n’a rien dans la tête, on ne sait pas. On est simplement actifs par devers soi, agissant insidieusement de telle ou telle manière pour permettre à la rencontre de se concrétiser.

Je ne parle pas de quelque chose de naturel, de social; je parle de ce truc qui fait que sans réflexion, sans stratégie, sans raison, il y a dans cet endroit où vous êtes en ce moment une personne inconnue avec laquelle il vous faudrait impérativement parler. Vous reconnaissez en cet autre quelqu’un qui fait partie de vous.

Ce genre de croisées de route interpelle longtemps. Dans la plupart des cas, vous n’allez cependant rien faire, ni ouvrir la bouche ni tendre la main. Vous allez simplement être dérangé, simplement être agité, nerveux. Parce que c’est un instant que vous ne comprenez pas vraiment mais qui vous hantera pendant quelques heures, jours ou qui sait, des années.

Je me souviens d’un couple il y a fort longtemps dans un restaurant chic. Je ne sais pourquoi ces gens n’ont jamais disparu de ma mémoire. Je me souviens d’un homme visitant une exposition seul, plusieurs tableaux devant moi. Je me souviens, d’un type attendant un bus, d’une femme avec un bébé. Ils sont là. Je ne sais ni qui ils sont ni pourquoi ils ne se sont jamais effacés de mon souvenir. Mais je me rappelle cette sensation de connaitre ou de vouloir connaitre; cette impression d’avoir croisé une de mes autres vies. Je me rappelle avoir cru passer à côté de mon propre mystère, un des grands secrets de la vie.

Cette petite blonde, pourrais-je la connaitre. J’ai déjà vu sa tête. Non ce n’est pas une célébrité, c’est quelqu’un d’ordinaire. Mais pas pour moi. Peut-être que j’existe dans sa vie? Suis-je un de ses proches ou de ses voisins, ai-je fait des études avec elle, je suis peut-être son animal fétiche. Elle est dans cet endroit et toute sa vie y est aussi, que je ne peux pas savoir mais que je devine, intouchable et à jamais dérobée. De la même façon que je ne sais où mon reflet s’en va quand je quitte ma glace mais que je le ressens, avec une nostalgie prenante, s’éloignant vers d’autres terres.

Ces rencontres sont ainsi, transparentes, ouvertes. Je saisis leurs existences, je sais qu’elles m’appartiennent aussi. Ce sont des objets perdus, un temps effacé, ou une autre facette de cet immense miroir précieux du Temps ou de la vie.

Ces retrouvailles en quelque sorte n’aboutissent jamais à rien. Elles restent en suspens, je ne me suis jamais dépassée, je n’ai jamais franchi le mur de verre entre ces gens et moi. Mais j’ai souvent imaginé ce que cela donnerait si un jour je franchissais le cap.

 

Texte : Anna Jouy