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Sonnette

Anna Jouy à écrit ce 5ème partie de son journal  » L’hôpital » dans l’hosto à Lausanne où elle va avoir une opération de cinq heures demain, lundi. C’est le 200ème texte qu’elle a écrit pour les Cosaques depuis l’automne de 2013. Nous, les Cosaques, l’accompagnons avec notre amour en lui souhaitant  un prompt rétablissement.

Sonnette. D’un doigt, j’ai le pouvoir de modifier ma vie. Douleur, insomnie, cafard. Je presse sur le bouton et l’affaire passe à une autre image. Je peux changer de costume ou de chapeau, un vrai numéro de cirque. Comme des cartes postales enfermées dans des jouets de plastic et qui sautent d’un coin du pays à un autre, le temps d’une pression. Un appel de sonnette.

Dring. Voici le paralytique, sautant et galopant entre les chaises du salon, voici le rire d’une joie de bonbon rigolette, voici un teint jaune et cireux, passant au rose. Un coup de sonnette encore, la fenêtre s’ouvre, la chambre s’aère. Le plateau repas entre, il sort. L’eau du bain clapote dans la vasque. Un coup de sonnette, vous êtes sur le pot, le suivant on vous lange, vous talque, vous crème les omoplates. La sonnette, c’est la zapette du programme des malades.

Elle pendouille au-dessus de ma tronche comme une fleur du bonheur assortie d’une veilleuse angélique. Elle est là comme une goutte de magie noire qui pourrait tomber dans ma bouche et transformer mon radeau en tapis volant, l’aventure. La tirette du destin. Maintenant, c’est pouce ! je ne joue plus, le carton rouge, le signal d’un drapeau, le morse du silence. Puis vous sonnez, vous jouez, vous désespérez. Vous carillonnez. Juste pour interrompre un instant le cours de l’effroi, de la simple douleur ou de la question.Vous sonnez pour ancrer votre radeau un instant dans un port. Son bruit de clochette, qui longe on ne sait quel pipeline à antidotes, file d’ici, ma mer profonde et noire, éveiller quelqu’un ailleurs. Et la porte s’ouvre, une ombre avec sa grande lumière arrière qui efface tout. Vous devinez un couloir, exactement comme dans une maison, des sons, des lumières. Et troublée, vous vous demandez comment la mer et comment ce corridor vert peuvent-ils se frôler soudain? Où êtes-vous? Que vous cache-t-on?

Une sonnette tombe du plafond sur mon lit, une échelle céleste entre deux nuages. Et puis ne sachant pas vraiment s’il s’agit pour moi du signal de la chance, le pompon du service d’étage, du bouton stop ou encore, je la fixe. Un œil sondant mon cerveau? Une caméra espion d’un jeu électronique me suivant pour décompter mes erreurs et lancer à mes trousses des tueurs à gages et des infirmiers à la grave piqûre? Je tremble un peu, j’ai besoin d’eau ou de pilules, mon corps se plaint, faudrait peut-être presser sur la sonnette? J’ hésite. Me sera-t-il possible de me faire comprendre. Ce médicament de douze heures a rendu l’âme avec deux temps d’avance. Je sens la morsure, la mâchoire du mal me serrer à l’os.

Dring dring….

La mer est verte, la lune dedans; je trempe mon pied dans la fraîche. Je viens encore de pêcher une godasse.

Texte et dessin : Anna Jouy