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Berthe Hodler

Les heures se comptent en pilules. La rose, la verte, la tricolore, l’obus blanc. Un éventail de bonbons, qui ventile leurs surprises au gré du temps. La nuit cherche dans ses souvenirs des relâchements d’enfant, oubliés. Je suis une gamine indomptable qu’on a fichue dans une colonie, petite fille sortie de son histoire et priée de vivre celles des autres. Un monde inconnu où je m’endors la mâchoire serrée, le corps raide et m’enfonce alors dans un parcours de boiteux, d’amputés et de gens brisés. Je ne sais jamais quelle caverne de terreur, j’aborderai mais toujours le passé saugrenu, les maisons pouilleuses et la visite haute en couleurs de farfadets preneurs de températures et redresseurs de couverture.

-Vous dormez bien ? Me questionnent-ils tout en torpillant mon repos de leur angoisse professionnelle.

Je marmonne. Oui merci. Faux cul d’alitée !

Le jour se lève presque, mes yeux décrochent les rideaux ; je sors du sarcophage, je   déboise ma chair enracinée dans une autre forêt. Un autre endroit, une autre chambre des secrets et pendant quelques minutes, j’ignore tout de mon histoire de vie et de ce qui j’y fais. Je réfléchis au mystère de la transmutation.

Quelques secondes, je suis dans un mas de Provence, ou une salle de bistrot irlandais, une autre saison soudain de neige jusqu’ à ce rappel lentement qui prend ses droits et bouffe de lierre ma jambe et sa douleur.

J’ai dressé mon camp. Mes donjons d’exploration, le haut levis pour traverser les fosses. J’ai mon destrier Chaise Percée, mon cabinet de beauté dans un tiroir la zone loisirs et DVD et la mini bibliothèque. J’ai transporté mon bout de jardin ; quelques fleurs coupées. Le radeau ou l’île à roulettes qui ondule sur l’océan car je voyage confort.

Pour ne pas me sentir en terre totalement étrangère, je tiens à portée de mains une voisine, pour y exercer consciencieusement mes dents et ma méchanceté. Maigre sac d’os, dame Cafard aime jouer de la sonnette, presser de son long doigt d’oiseau gratteur et faire ainsi circuler autour d’elle un essaim de cigognes à old babies soit pour la couvrir soit la découvrir, lui donner é boire, lui dévisser l’oreiller, lui mettre et lui enlever les dents.

Dame Cafard aime dormir la porte ouverte et la lumière allumée, ce qui rend mon sommeil boulevardier. Quand l’infirmière devient un infirmier, elle a besoin soudain qu’on lui frotte le dos d’eau fraiche et la masse « plus bas, voyons plus bas » de crème d’amandes douces.

J’essaie d’imaginer qui elle fut autrefois. Une femme libre classieuse apprenant l’anglais et le piano aux enfants de quelques personnalités. Côtoyant un monde élégant elle y a appris à son tour à faire d’un simple coup d’œil le distinguo subtil entre du pâté minou et du gastroshasscha, l’infirmière modèle élite et le petit personnel,

A toute question, elle répond non. Une précaution naturelle qui lui laisse juste le temps de faire tourner trois fois le personnel du bout de sa langue avant que de se laisser faire. Et jour après jour, elle me révèle des aspects d’elle plus romanesques qu’espérés. Elle est en ce moment en duplex avec un Russe, un vieil amour sans doute  à qui elle redit qui sait son sentiment, le dentier enfoncé dans la poche de sa robe de chambre.

En plus elle m’appelle Suzanna !

 

Texte : Anna Jouy
Image : Berthe Hodler par Ferdinand Hodler