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15h38

tu es un secret gardé par un reflet. Je vois à travers la fumée des viandes qu’on grille ton spectre désirable et sanglant étendu sur mon lit, juste à côté de moi. Ton fantôme surgit dans ma tête, il me regarde d’un œil malin et soudain je le désire, oui, j’avoue, je veux jouir dans la fente de ton fantôme, jouer à te faire grimacer, histoire qu’il sente quelque-chose. Il porte encore ton odeur de marée, ton parfum de fauve. Ta sueur commence dėjà à s’évaporer de ton ventre, du recoin de tes cuisses, l’anus poisseux, humide comme la mousson imprégnant les sous-vêtements, on s’embrasse le front dégoulinant. Nous séchons sexe à l’air conditionné, sous le va et viens du ventilateur, les corps tièdes refroidissent. Nous lézardons sur le drap sale comme une nappe de fin de repas, repu de violence et d’amour. Les sexes s’éteignent. Les orteils durcissent. Main dans la main, Il commence à faire plus froid. Après l’étreinte, soudaine raideur cadavérique. J’ai soif, mais il ne reste plus une goutte de ta langue sur moi. J’ai oublié son goût, son haleine.  Reste encore ta voix, tes voix, parce-que tu en as plusieurs : celle qui me raille gentiment, celle qui m’ordonne de la fermer, celle qui gémit d’une douleur agréable, celle qui parle l’anglais porno, le viet du sud mâché comme un caillou dans la bouche, celle qui conjugue, lit, répète et commence à parler français avec élégance… il y a aussi celle qui commande un verre, toujours amicale et polie…

mais dans un mois, l’entendrai-je toujours ta voix ? Ton fantôme me fera l’amitié de me hanter combien de temps encore ? La prochaine rencontre est si incertaine. L’inconnu de la date donne le vertige. Et si on ne se voyait plus jamais ? Et si on ne se regardait plus comme on se regarde maintenant ? Et si on ne faisait plus l’amour en pensant l’un à l’autre chacun de notre côté ? Et si un jour, on arrivait à regarder un film côte à côte jusqu’à la fin, sans désirer se toucher… depuis la première fois dans le cinéma vide, rien n’a jamais su nous retenir … ici nous n’avons plus de nom, pas de « situation», de statut, d’histoire, juste deux pronoms dans un numéro de chambre changeant. Il et Elle échoués dans une chambre à l’heure devenue la leur au moment même où ils sont entrés. Les amants réguliers s’embrassent, l’élan ne laisse pas le temps de se déshabiller, à peine déculottés, ils ne se regardent plus, ils se goûtent, se reniflent, se fessent… sa main le retient mais sa bouche en redemande… Fuck me jeté dans l’étreinte. Une fois fait ils ne vont pas se doucher, ne se presse pas pour se rhabiller. Plus d’horaire à respecter. — quelle heure est-il dit-elle ? Ma montre est arrêtée sur 15 heures 38 depuis des mois. Elle prend son iPhone pour consulter l’heure véritable : 15 heures 38 aussi…

Texte et photo : Anh Mat