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La porte de la chambre, dans ce début de nuit va s’ouvrir. Il y a vraiment des heures frappantes. Elle attend que la mère vienne et l’embrasse. Parce que c’est nécessaire, parce qu’elle a besoin de l’entendre lui dire «Dors, je t’attends, je serai là au réveil. Tu peux te reposer, je veille, je t’embrasse et tu le sens bien, que je serai là et que ça m’importe que tu ne t’en ailles pas dans la nuit sans le billet de retour». La mère ouvre la porte. Le sang a coulé, sa fille est désormais du camp des femmes et les femmes sont des êtres menaçants, mettant en danger la réputation des familles, par leur tenue, leur séduction. De leurs appâts. La mère n’aime pas être une femme; elle est, depuis toujours sans doute, dans la honte sale d’en être. Sans doute est-elle effrayée de devoir désormais garantir au monde que cette fille qui est la sienne ne gâchera rien dans le carré de pureté qui lui a été confié. Elle ouvre la porte. La fille tend les bras. Ce baiser si bon qu’elle désire encore plus ce soir, qui lui serait si utile à effacer la peur qu’elle vient de recevoir en héritage et qui coule entre ses cuisses. Ce baiser, qui chaque soir valide les jours et les range propres et heureux dans le tiroir de l’enfance, elle l’attend. La porte bâille, la mère regarde si la fille est couchée, bien ficelée dans sa tunique. Elle reste sur le seuil. «Bonne nuit, tu es trop grande pour un baiser maintenant». Et la porte claque. La mère vient de changer de camp. Elle reste de l’autre côté de la porte; elle n’entre pas, n’entrera jamais plus, par aucune porte. C’est la nuit qui l’embrasse, une nuit épaisse, celle qui réclamera des percées de lune, des soleils lointains, qui hurlera, chienne dans le rêve: l’enfance est finie.

Pendant des nuits encore sans comprendre avant qu’elle n’accepte. Comment faire autrement? Que dire si la porte est fermée, quand le cœur est loin dans des chambres inaccessibles qu’un peu de sang chargé d’obscène a cadenassées? Les nuits deviennent longues, l’œil ouvert, à suivre la trace lumineuse de quelques astres infiniment lointains. Les nuits sans sommeil incrustant en elle une fatigue triste et muette. Parfois elle entend derrière le mur de la pièce, le père qui pleure. Elle ne sait pourquoi, mais ce bruit instille en elle l’angoisse qu’il y a à vivre désormais.

FIN

Texte : Anna Jouy.
Ce texte est le final d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : 
L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy